Tu iras au bout...

Premier Dakar de Pascal Rigaudeau (janvier 2006). Belle succession de galères pour une première expérience, pour réussir à aller au bout... de soi-même.

18 novembre 2007

00- INTRODUCTION


Ce récit a été rédigé à partir d'entretiens avec Pascal Rigaudeau réalisés entre mars et juin 2006. Publié à quelques dizaines d'exemplaires à la fin de 2006 (diffusion privée vite épuisée, mais si un éditeur est intéressé par la lecture de ce blog...), il est mis en ligne au moment où Pascal se prépare à reprendre la piste de Dakar, en espérant bien cette fois... aller au bout. C'est ce que lui souhaitent ses (nombreux) amis, quoi qu'ils pensent du rallye lui-même.

M.G., Novembre 2007

Mode d'emploi du blog :

Pour naviguer facilement dans le blog, il est conseillé d'utiliser la colonne de gauche. On y trouve, sous le titre "Catégories" :

- les titres des différents chapitres du récit, numérotés de 01 à 17. Il est très facile de reprendre sa lecture à l'endroit où on l'a laissée en cliquant sur le lien du chapitre voulu.

- les documents annexes présentés sous forme d'encadrés dans le texte d'origine. Ces documents, numérotés de A01 à A32, peuvent être consultés directement à partir du sommaire de la colonne de gauche ou appelés grâce aux liens placés le plus souvent à la fin de chaque chapitre ;

- une note (très intéressée) du rédacteur.

Tout lecteur a la possibilité d'adresser aux auteurs un commentaire à la fin de chaque chapitre, mais ces commentaires ne seront éventuellement publiés sur le blog qu'après lecture par les destinataires. Pour rédiger un commentaire, il suffit de remplir les cases blanches à la fin du chapitre ou du document annexe. Si ces cases blanches n'apparaissent pas, cliquer sur le lien "Commentaires" en bas de page.

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Posté par michelcargo à 14:31 - 00- Introduction - Commentaires [0] - Permalien [#]

01- Nouakchott (Mauritanie) - 6 janvier 2006

 

– Champagne, monsieur ?

La proposition de l’hôtesse est accompagnée d’un sourire de première classe. Je viens de m’installer et je découvre le confort de la classe affaires dans l’Airbus d’Air France. Tout est “plus”, ici : fauteuil plus large et plus moelleux, espace plus dégagé pour les jambes, hôtesse plus élégante et plus souriante… Par le hublot, à ma gauche, j’observe les derniers préparatifs du décollage. L’ambiance de la cabine est feutrée. Musique douce, comme il se doit. La flûte légèrement embuée me rafraîchit la main gauche. A petites gorgées je déguste les bulles légères. La détente gagne mon cou, mon dos, mes cuisses, et même mon bras droit. J'en viendrais presque à oublier ma clavicule cassée. Voyager en première classe, – et gratuitement encore –, elle n’est pas belle, la vie ? Si on veut…

Le fauteuil voisin est resté inoccupé. D’un coup d’œil discret, l’hôtesse a vérifié que j’avais bien bouclé ma ceinture. A 22 h 55 précises, comme prévu, l’avion décolle.

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Posté par michelcargo à 15:07 - 01- Nouakchott - 6 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

02- Santarém (Portugal) - 30 décembre 2005


– Encore un peu de vin, Pascal ?
– Non, merci.
– Bien sûr…

A huit, nous sommes un peu serrés autour de la table, dans ce petit appartement de Santarém encombrée de meubles, de bibelots. Nous allons passer là notre troisième nuit, la dernière avant le départ, demain matin.

Huîtres, foie gras, excellent vin portugais, blanc et rouge : le menu de fête porte à la gaieté, et Patrick ou Cécile ne ménagent pas leurs plaisanteries, mais une certaine gravité imprègne toute cette soirée. Atmosphère de veillée d’armes. Chaque silence se prolonge un peu plus que de raison. L’affection et l’amitié s’y glissent et le remplissent. Comment dire autrement l’émotion, la tension, l’inquiétude aussi – n’est-ce pas, Catherine ? Vite, une bonne blague – même Dominique s'y met ! – et les cadeaux de dernière minute, pour rire ensemble.

Comme promis, Hélène colle à l’arrière de mon casque un petit cœur rose fluo. Je reçois des cartes illustrées de dessins humoristiques, une bonnette-string rouge qui fait bien rire Catherine mais doit scandaliser les apôtres de la Cène, sur la grande tapisserie murale. Et puis Antoine me tend un petit lapin en peluche. Oui, mon fils, je l’accrocherai à la moto demain matin.

J’ai déjà porté ma veste de motard toute la journée mais, à la demande générale, je dois enfiler ma tenue complète de coureur, des bottes au casque. Séance photo. Si, avec ça, quelqu’un de nous oublie pourquoi nous avons quitté La Roche-sur-Yon avant-hier matin !…

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Posté par michelcargo à 15:16 - 02- Santarém - 30 décembre - Commentaires [0] - Permalien [#]

03- La Roche-Santarém - 28 décembre 2005


A 4 h, Philippe et Hélène embarquent dans la voiture familiale en compagnie de Catherine. Antoine monte avec moi dans le camion Motobys. En ville je prends Dominique, le doyen de notre groupe, créateur et trésorier de l’association Dakaramoto, organisateur hors pair attentif au moindre détail, comme il se doit pour un cadre des Impôts ; il a préparé pour chacun d'entre nous un petit dossier avec l'itinéraire Mappy complet. A Mareuil-sur-Lay, Antoine passe à l'arrière du camion, où nous avons installé un matelas et un duvet, pour laisser la place à Patrick, le fonceur, capable, voilà quelques années, de partir travailler en Espagne sans parler un mot d’espagnol. Sa débrouillardise et son bagout de marchand de bestiaux ne peuvent que nous être utiles. La moto m'a fait connaître mes deux compagnons de route, d’abord comme clients puis comme complices des sorties du dimanche matin. Des amis, des vrais. C’est aussi le cas d’Hélène, toujours très fleur bleue, dont la présence ne doit rien à la moto mais tout à l’amitié déjà ancienne entre nous. Son compagnon Philippe, aussi discret que très attentif aux préparatifs, est passionné par le Dakar, plutôt du côté auto. A Bordeaux, Cécile rejoint dans la voiture sa sœur Hélène. Cécile est un vrai boute-en-train, elle a toujours la plaisanterie bien venue, le trait d’humour qui détend l’atmosphère. Notre équipe est maintenant au complet.

Bien entendu Catherine est du voyage, même si mon engagement dans la course ne l’a jamais vraiment réjouie. Depuis que nous nous sommes rencontrés en 5ème au collège Saint-Joseph de Chantonnay, elle a connu ma première mobylette transformée pour faire le zouave dans les chemins et les champs de Saint-Prouant (ah ! les chemins de la Gadebière, où il fallait pédaler dans les montées…), ma Yamaha 125 YZ de 1976, achetée 3000 F en 1981 avec mes premiers salaires d’apprenti. Elle sait mieux que personne, sauf ma mère peut-être, que j’ai toujours voulu faire de ma passion mon métier et que j’ai grandi avec le rêve du Dakar, depuis que je bricolais la mobylette avant et après les virées dans la boue du bocage (“ Tu ne penses bien qu’à te salir ! ” grondait ma mère). Catherine sait que ma volonté de courir le rallye date du jour même de la mort de Thierry Sabine, il y a vingt ans. Elle connaît mon goût pour la compétition, ce désir plus fort que moi d’être toujours le meilleur, ou plutôt toujours meilleur : dans la course à pied, à vélo ou à moto, ce qui compte avant tout pour moi, c’est de découvrir et repousser mes propres limites, plutôt que de dépasser les autres, même si depuis mes premières foulées en minimes j’ai pu tirer quelque fierté de mes résultats à pied ou sur roues. C’est bien ce qui lui fait peur… Je ne suis pas une tête brûlée, je ne me suis jamais rien cassé, mais elle n’est pas rassurée par mon habitude d’aller au bout de moi-même ou un peu plus loin, histoire de voir ce qu’il y a au bout du bout… Encore deux morts à moto sur le dernier Dakar, et des enfants africains sur les pistes… Catherine a peur, j’ai senti ses appréhensions grandir ces derniers jours, mais elle n’a jamais cherché à faire obstacle à ma passion. Elle roule aujourd’hui derrière le camion, cap au sud.

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1982 - Ma deuxième moto : 125 Kawasaki KX
" Tu ne penses bien qu'à te salir... "

(Collection P. Rigaudeau)


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A l’arrière du camion, Antoine. Impensable que Bigorno ne fasse pas partie de l’expédition. Douze ans mais bien monté en graine. Toujours collé à moi, d’où son surnom donné par les gars de l'atelier. Antoine qui lit tout, qui sait tout sur la moto, capable d’en remontrer à un représentant sur un modèle de sa marque. Au collège il suit sans forcer, mais il ne vit que pour les journées de congé passées à Motobys, au magasin ou à l’atelier. “ Gaz à fond ” : c’est ce qu’il a écrit au feutre sur ma moto, en guise d’encouragement. C’est aussi sa devise permanente quand il prend le guidon de sa propre moto sur les pistes de cross. Il réussit bien en VTT mais c’est le moteur qui l’attire. Très tenace et entreprenant, il a déjà obtenu des résultats en course : quelques très bonnes places, un fémur, une cheville, une épaule… Catherine n’a pas fini de trembler.

Thibaut, notre aîné, est resté à la maison. Pour la première fois il doit réveillonner avec sa bande. Il n’est pas indifférent à mon aventure, il me l’a bien montré en participant à mes footings d’entraînement suivis par Antoine à vélo. Je crois même qu’il est assez fier de voir son père courir le Dakar – même s’il ne le montre pas. Mais à quinze ans on rechigne à partir en voyage avec papa maman et on ne va pas laisser passer l’occasion de faire la fête avec ses copains copines. Comme j’ai parfois moi-même un peu de mal à trouver mes mots, nos adieux ont été très sobres, hier soir.

Nous avons quitté La Roche sous un ciel couvert. Lumière grise au lever du jour, vers Bordeaux. Nous taillons la route sans encombre jusqu’aux Pyrénées, où le temps se gâte : non seulement le ciel s’est beaucoup assombri mais surtout le verglas s’est déposé sur la quatre voies, épais, luisant. Pendant près de deux heures nous ne dépassons pas les 30 km/h. J’ai déjà eu affaire à ces conditions pendant le rodage de la moto, au début du mois de décembre, particulièrement froid cette année. Je n’ai eu que trois week-ends pour me familiariser avec ma Yamaha, sur 500 km, et j’ai réussi à chuter (ce qui ne m’était jamais arrivé sur route), heureusement sans mal ni pour la moto ni pour moi. Je ne vais quand même pas compromettre avant Lisbonne ma participation au rallye…

Patrick prend ma place au volant à la frontière espagnole. Les Pyrénées franchies, nous reprenons notre vitesse de croisière, en fuite devant la neige qui nous rattrape à chaque arrêt pendant 200 km. Burgos, Valladolid, Salamanque. Patrick a donné rendez-vous à un client portugais à la frontière, ce qui ne nous retarde guère malgré quelques hésitations sur le lieu de rencontre. Puis ce sont Guarda, Castelo Branco et enfin, 70 km avant Lisbonne, Santarém. Il est 20 h.

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Aire d'autoroute : Antoine est très intéressé par les véhicules du Dakar
qui convergent vers Lisbonne.
(Collection P. Rigaudeau)

Nous disposons de quelques indications pour joindre l’appartement déniché par relations grâce à un ami, mais elles s’avèrent trop imprécises et nous tournons en rond pendant un bon moment. Grâce à son espagnol et quelques mots de portugais, Patrick réussit à trouver quelqu’un qui nous conduit jusqu’à l’adresse recherchée, en centre-ville. Déconvenue immédiate : il n’y a pas de garage. Pour moi, il est hors de question de laisser la moto dans le camion toute la nuit. Nous parlons tant bien que mal avec les voisins pour leur expliquer la situation. Un homme appelle les pompiers, qui proposent spontanément d’héberger ma machine. Le temps de tout décharger, de pousser la moto jusqu’à la caserne, à 500 m de là, il est 22 h. Chacun prend ses quartiers. Il faut maintenant évacuer le stress et la fatigue.

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Chez les pompiers de Santarém. (Collection P. Rigaudeau)

LIENS :

J'ai fait de ma passion mon métier

La passion du sport

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Posté par michelcargo à 15:24 - 03- La Roche-Santarém - 28 décembre - Commentaires [0] - Permalien [#]

04- Vol Nouakchott-Paris - 6 janvier 2006


– Monsieur !…
– Aïe !!!

Je me suis assoupi juste après le décollage. L’hôtesse vient de me toucher l’épaule droite pour me réveiller. Elle a complètement réussi, en réveillant par la même occasion ma clavicule cassée.

– Je suis vraiment confuse. Je vous prie de m’excuser.

Elle est maintenant aux petits soins pour moi, renouvelle les excuses et multiplie les sourires. Foie gras, poisson, vins au choix, le service à l’assiette, impeccable, me change des sandwichs des ravitaillements et des repas au bivouac. Visiblement, les quatre autres coureurs rapatriés en même temps que moi apprécient aussi ce régime.

Le repas terminé, je règle mon siège en position allongée – une vraie couchette ! L’hôtesse m’aide à étendre ma couverture. Une bise sur le front ? Non, quand même, il ne faut pas exagérer. Je me laisse aller à nouveau…

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Posté par michelcargo à 15:29 - 04- Nouakchott-Paris - 6 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

05- Santarém-Lisbonne-Santarém - 29 décembre 2005


Lisbonne est à trois quarts d’heure d’autoroute de Santarém. Nous y passons notre première matinée portugaise pour préparer les vérifications administratives et techniques prévues demain pour moi. L’organisation du Dakar insiste beaucoup, dans ses documents, sur les amendes ou sanctions sportives encourues en cas de retard ou absence d’équipement. Mon budget est trop serré pour pouvoir supporter ce genre de frais, aussi je me suis donné une journée de battement sur place pour les derniers préparatifs et pour bien repérer les lieux.

A l’exception du parc de déchargement, toute l’infrastructure du départ est installée à l’ouest de Lisbonne, presque au bord du Tage, tout près du monastère des Jerónimos et à proximité de la tour de Belém. La signalisation est très précise et nous n’avons aucune difficulté à nous y retrouver. En raison de l'acceptation tardive de ma candidature, je n'ai pas pu m'inscrire encore au trophée Elf. Je le fais maintenant, ce qui me permettra tout au long du rallye de m’approvisionner gratuitement en huile, d’avoir accès à de l’outillage et de bénéficier en cas de besoin d’une aide psychologique. Cette dernière possibilité me laisse un peu sceptique – de la même façon que je n’ai jamais bien compris les questions sur ma “ préparation mentale ” – mais elle fait partie du paquet, alors va pour l’aide psychologique.

Je prends possession de la cantine blanche réglementaire, n° 91, qui me suivra tout au long de la course avec toutes mes affaires : tente, duvet, vêtements, pièces de rechange, outils… Je n’ai pas pu la récupérer plus tôt en raison de mon inscription tardive. Prévoyant, j’ai apporté une autre cantine semblable, flambant jaune. Tout est prêt à Santarém, il n’y aura plus qu’à transvaser cet après-midi. Je remplis quelques papiers, on me donne des autocollants à poser sur la moto et le casque, ainsi que des macarons à coudre sur le blouson. Même Catherine est impressionnée par la rigueur et l’efficacité de l’organisation. En même temps, je suis heureux de constater que l’accueil est chaleureux, souriant, beaucoup moins strict que ne le laisse entendre le règlement écrit. J’ai toujours au fond de moi la hantise d’oublier quelque chose, mais je suis plutôt rassuré. Tout va bien.

C’est déjà la deuxième journée consacrée aux vérifications officielles, aussi les lieux sont-ils très fréquentés. Antoine ne me quitte pas d’une semelle. Je retrouve des têtes connues : il y a un mois, lors de la présentation officielle du rallye à Paris, j’ai déjeuné avec une dizaine des dix-neuf coureurs assistés par Daniel Bouchon, de Saligny. Celui-ci m’a d’ailleurs alors proposé ses services : 8000 € pour une assistance complète, avec mécanicien, ou 3000 € pour transport de malle et de matériel dans le camion 4 x 4 qu’il a acheté et équipé spécialement pour ce Dakar (il a repris les tarifs courants, pratiqués aussi, par exemple, par Yamaha, qui rentabilise ainsi le camion d’assistance de David Frétigné, le pilote officiel de la marque). J’ai décliné l’offre en raison des limites de mon budget, mais nous sommes en excellents termes. Je rencontre également Eric Bernard, patron de l’équipe KTM, mon ancien collègue chez Le Brasseur, ainsi que Thierry Béthys et Franck Périgaud, les deux autres motards vendéens engagés.

En dehors des parcs des vérifications l’ambiance reste assez détendue mais l’activité est intense, il y a beaucoup d’allées et venues de motos, de voitures, de camions. C’est une débauche de mouvement, de bruit, de couleurs. Très nombreux autour des parcs, les Portugais montrent déjà leur engouement pour la course. Les appareils photo mitraillent à clic et flash que veux-tu. On parle beaucoup : entre concurrents, avec les journalistes reconnaissables à leurs dossards blancs. De petits cercles se forment autour des vedettes.

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Premiers contacts avec la presse.
(Collection P. Rigaudeau)

Nous sommes de retour à Santarém vers 14 h pour déjeuner. L’après-midi, pour coudre les macarons rapportés de Lisbonne, Dominique, la petite main de notre groupe, propose sa trousse à couture de voyage, mais les aiguilles sont vraiment trop fragiles pour ce travail. A force de chercher, Philippe, Hélène et Cécile dénichent dans un centre commercial une couturière qui s'en charge. Tout le monde est très attentionné à mon égard, chacun et chacune à sa manière. Pourtant je reste très tendu et ils doivent supporter mon stress. Quand je pose la cantine blanche à côté de la jaune, c’est la surprise : la nouvelle est plus petite que l’ancienne ! Tension. Il faut refaire complètement le tri de tout ce que j’ai choisi d’emporter. Que faut-il enlever dans les sous-vêtements, les pièces de moto, les médicaments soigneusement préparés par Pascal, mon beau-frère médecin ?… J’avais pourtant la conviction de n’avoir emporté que le strict minimum, gardé que l’essentiel. Je place, je tasse, replace, retasse. Je sais bien que je vais finir par y arriver, mais ça m’énerve. Autour de moi chacun essaie de se faire léger, léger, disponible sans insistance. J’ai de la chance d’être aussi bien entouré.

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Le remplissage difficile de la malle ELF.
(Collection P. Rigaudeau)

Finalement nous avons quand même le temps de flâner un peu dans le centre de Santarém. Les façades blanches, les toits de tuile à quatre pentes sont agréables à l’œil, sous le ciel gris, mais nous ne sommes pas vraiment disposés à nous intéresser de près au théâtre ou à la bibliothèque municipale, pourtant remarquables. Et dire que nous pensions visiter Lisbonne !… En réalité, non seulement le temps manque, mais l’envie. Nous ne sommes pas venus pour ça. C’est dommage mais qu’y faire ? Il faudra revenir.

L'après-midi se termine par quelques courses dans les rues décorées pour les fêtes. Une petite visite à la moto pour s'assurer que nous pourrons passer la prendre demain matin de bonne heure. Le contact avec les pompiers est toujours aussi cordial.

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Posté par michelcargo à 15:36 - 05- Santarém, Lisbonne - 29 décembre - Commentaires [0] - Permalien [#]

06- Santarém-Lisbonne-Santarém - 30 décembre 2006


A 6 h une partie de l’équipage est sur le pont. Je pars de bonne heure pour Lisbonne avec Dominique, Patrick et Antoine. Les autres nous rejoindront un peu plus tard. Je suis convoqué à 10 h 15 pour les vérifications administratives. Dans le parc prévu à cet effet, nous déchargeons la moto ainsi que la cantine et mes deux roues de rechange, auxquelles je n'aurai plus accès qu'à Er Rachidia, à l'arrivée de la première étape marocaine. Je rejoins à moto les Jerónimos, distants d’environ trois kilomètres, où je retrouve bientôt le reste de la troupe.

 

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Devant les Jerónimos.
(Collection P. Rigaudeau)

Pendant deux heures et demie, je parcours la quinzaine de stands obligatoires pour les vérifications administratives. J’ai de la chance d’avoir été convoqué le dernier jour : nous ne sommes pas très nombreux et nous progressons sans file d’attente. Hier et avant-hier, certains coureurs y ont presque passé la journée. On contrôle si je suis bien à jour de mes versements d’engagement, on vérifie mon permis, mon passeport, mon carnet de vaccination, ma licence… Je reçois mon bracelet d'identification, rivé à mon poignet jusqu'à la fin de la course, mon premier road-book, mon billet pour la traversée Málaga - Nador, les cartes de télépéage pour les autoroutes au Portugal et en Espagne… Je passe devant l’objectif pour la photo du site internet du rallye, je me soumets à la visite médicale.

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En piste pour la photo officielle. (Collection P. Rigaudeau)

Dans chaque stand, les informations affluent : j’écoute attentivement les explications relatives aux modalités d’un éventuel rapatriement, celles qui concernent le fonctionnement du GPS et des systèmes de sécurité : IriTrack, Sentinel… J'ai l'impression d'être submergé et de ne pas retenir la moitié de ce qu'on me dit.

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Pose de l'IriTrack. A l'arrière-plan : Frédéric Lepan. (Collection P. Rigaudeau)

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L’après-midi est consacré aux vérifications techniques, et là les choses se corsent. Je reçois tout l’appareillage à installer sur la moto, mais je m’aperçois que je n’ai prévu d’emplacement ni pour la balise de détresse, ni pour les trois fusées, ni pour la lampe à éclats destinée à signaler un concurrent perdu la nuit. Nouvelle poussée de stress, très sensible, d’autant plus qu’il ne faut pas traîner d’un atelier à l’autre : je ne vais jamais y arriver ! C’est le coup de la malle qui recommence, en pire. J’ai l’impression d’avoir déjà utilisé le moindre emplacement disponible sur la machine : le réservoir d’eau obligatoire de trois litres occupe le côté gauche à l’intérieur du sabot de protection ; le côté droit contient des outils ; j'en ai rangé aussi à l'arrière gauche, dans le réservoir d'essence supplémentaire, que j'ai sacrifié (le kit de la moto a été conçu pour une autonomie de 350 km, pour satisfaire au règlement jusqu’à l’année dernière, mais cette année cette obligation a été ramenée à 275 km, d’où ce gain de place) ; j’ai scotché sur la moto un levier par-ci, un autre par-là, une attache rapide ailleurs. Bref, j’en ai mis partout pour pouvoir me dépanner seul en cas de coup dur. Je prends une bonne suée à démonter le carénage, déplacer, recoller, resserrer, mais je finis in extremis par tout installer.

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Antoine très concentré sur le démontage du carénage. (Collection P. Rigaudeau)

Une autre surprise m’attend : je me suis engagé dans le groupe “ Production ”, comme tous les vrais amateurs, mais je me retrouve classé en “ Super Production ” car le kit de transformation Yamaha a remplacé le disque de frein avant d’origine. Ce n’est pas grave : la seule conséquence pour moi sera d’être classé avec des pilotes d’un niveau en principe plus élevé. Finalement, j’aurais été classé en “ Expérimental ” que cela ne m’aurait pas gêné. Je ne joue pas la gagne.

Pour plus de détails sur les différentes catégories de machines : Les machines admises sur le rallye 

Muni de mon porte-documents “ officiel ” du Dakar, Patrick a réussi à faire entrer mes supporters dans l’enceinte des vérifications, en principe réservée aux coureurs, aux organisateurs et à la presse. C’est un peu long pour mes accompagnateurs, sauf pour Patrick et Antoine qui m'aident à monter, démonter, remonter, mais la présence discrète de tous m’est précieuse. Antoine ne perd pas une miette de tout ce qui se passe. Il observe chacun de mes gestes, me suggère un nouvel emplacement… Cécile lance une plaisanterie. Dominique veille sur tous les documents qui m’ont été remis. Catherine me sourit…

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L'entrée au parc fermé.
(Collection P. Rigaudeau)

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En fin d’après-midi, tout est enfin réglé. Je conduis ma moto au parc fermé, au milieu des autres machines, des autres pilotes. Le ciel s’est mis à la pluie et je me rends compte que beaucoup de concurrents ont prévu une housse. Je n'ai à ma disposition qu'une simple bâche de plastique pour travailler au sol. J'en recouvre tant bien que mal la moto pour protéger la selle de cuir retourné. Cette fois ça y est, tout est prêt. Un coup d’œil au podium de départ. Demain matin… Entre deux grains, le ciel s’habille de rose. Rose, comme le lac de Dakar, dans quinze jours…

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Le podium de départ. (Collection P. Rigaudeau)

Mes accompagnateurs ne sont pas au bout de leur patience. Nous devons attendre le briefing général de 19 h 30, auquel seuls les concurrents ont accès, dans le grand amphithéâtre du Centre culturel de Belém. Là, pendant près d'une heure, on nous dispense les dernières recommandations : on insiste sur les limitations de vitesse, on nous donne toutes les précisions sur l'utilisation du télépéage, sur les formalités d'embarquement à Málaga (ne pas oublier, surtout, de redemander les documents à Dominique !), sur les conditions d'accès aux malles à partir d'Er Rachidia, etc., etc. Comment ne rien oublier ?
A la sortie, je retrouve toute la bande, un peu transie... Antoine porte mon casque. Avec mes écuyers, je rejoins Santarém, pour la veillée d’armes…

~~
~~~

– Encore un peu de vin, Pascal ?
– Non, merci.
– Bien sûr…


LIENS (surtout pour les amateurs de technique) :

Horaires des vérifications

L'IriTrack

Le système Sentinel

Le GPS

La moto N° 91

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Posté par michelcargo à 15:47 - 06- Santarém, Lisbonne - 30 décembre - Commentaires [0] - Permalien [#]

07- 1ère étape - 31 décembre 2005


Lisbonne - Portimão

Les pistes d'Alentejo

Liaison : 186 km
Spéciale : 83 km
Liaison : 101 km

Total : 370 km

Présentation de l'étape par l'organisation


Le comprimé avalé hier soir m’a un peu aidé à dormir mais d'un sommeil agité, entrecoupé de brusque sursauts. Je n’ai même pas besoin du réveil pour le lever très tôt. Catherine non plus : pour elle aussi la nuit a été courte.

Avant 7 h nous sommes au bord du parc fermé. Les premières motos sont déjà parties. Il pleut. Les carrosseries, les casques, les cirés des spectateurs brillent à la lumière des lampadaires, projecteurs et flashes très nombreux. Au pied du podium des pilotes font chauffer leurs machines. Toutes les trente secondes, les moteurs des deux partants grimpent dans les aigus, les coups d’accélérateur se font plus nerveux, puis on entend monter rapidement les premières vitesses et très vite ces deux-là disparaissent, absorbés par la foule, la pluie, le hurlement des haut-parleurs et le grondement des deux suivants qui franchissent à leur tour la rampe d’accès.

A 7 h 15 je suis admis dans le parc fermé. J’ai tout juste une demi-heure avant le départ. Dans la nuit, le vent a arraché la bâche posée hier soir. La selle est trempée, une vraie éponge. Première chose à faire : installer le road-book du jour sur l’enrouleur. Je réalise seulement maintenant que pour pouvoir le lire dans le bon sens je dois d’abord l’enrouler entièrement à l’envers avant de le rembobiner. Fébrile, les doigts un peu gourds, je m’y mets. La pluie n’arrange rien, qui commence à imbiber le papier. Vite, vite ! Et maintenant, comment accrocher la bande de papier sur l’axe de l’enrouleur ? Mon voisin m’indique le truc : il faut fixer l’extrémité du rouleau avec un petit morceau d’adhésif, à la manière des pellicules d’autrefois. Evidemment, il suffisait d’y penser… Vite, vite ! Je rembobine, mais je dois m’arrêter de temps en temps car le papier part de travers et risque de se déchirer. Vite, vite ! Je ne vais quand même pas prendre une pénalité de retard à cause de ce foutu road-book !… A quelques mètres, derrière la barrière, Catherine, Antoine et les amis me regardent. Ouf ! ça y est… Vite, essorer un peu la selle du tranchant de la main pour en extraire un peu d’eau… Je fixe solidement le lapin d’Antoine sur le tableau de bord, à côté du compteur. Là il ne risquera rien… Mon voisin s’est déjà placé dans la file d’attente du podium. Je ne suis pas en retard ?

Je m’approche de la barrière. Une caresse à Catherine, les paupières un peu gonflées mais qui ne veut pas craquer. Une bise ou un serrement de main rapide avec les amis. Et Antoine, les yeux brillants, qui veut m’aider à rester calme, sans doute, et que j’entends bien malgré le vacarme :
– Allez papa, tu y vas !… A fond !… Tu vas faire une place !…

Le casque, le gant gauche, le gant droit (dans l'ordre, surtout !), les lunettes. Je monte en selle et enlève la béquille. Je me retrouve très vite sur la plate-forme de départ, en haut du podium, fesses humides et gorge sèche, plus tendu que mon câble d’embrayage, première vitesse engagée. Je n’entends rien que mon moteur et, peut-être, les battements de mon cœur qui doivent avoir franchi les limites de la zone rouge. Ebloui par les projecteurs et les flashes innombrables, je ne vois rien que les doigts du chronométreur. Deux… un… zéro. Embrayer, accélérer… Plongeon dans les rues de Lisbonne. Comme si je sautais pour la première fois en parachute.

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Premier départ. (Collection P. Rigaudeau)

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Il n’est pas encore huit heures, il fait noir, il pleut, et pourtant les spectateurs ne laissent pas un mètre de trottoir libre. Jamais je n’aurais imaginé pareille affluence, pareil enthousiasme des Portugais. Surtout ne pas me déconcentrer : la pluie sur les bandes blanches des passages pour piétons, les ronds-points… Je ne vais quand même pas chuter au début de la première liaison !…

Je suis sorti de Lisbonne, les spectateurs ont disparu. J'ai dû franchir le Tage mais je ne m'en suis même pas rendu compte, dans la nuit et la tension. Je dois m’arrêter sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute, dans une grande courbe montante à gauche. Je ne vois plus rien. La pluie ? Non, les larmes. Je retire mes lunettes et je pleure, je pleure comme je ne me souviens pas d’avoir pleuré. Le stress, l’émotion, mon rêve adolescent jaillissent, débordent, m’inondent. Ce moment restera pour moi, j’en suis certain à cette minute, l’un des temps forts de mon rallye, en attendant celui de l’arrivée, au bout de la route. Je roule vers Dakar ! Depuis quelques minutes et depuis si longtemps…

Je reprends mes esprits et la route, calmé, presque détendu. Le jour se lève, la pluie ne tombe plus que par intermittence. Peu importe que plusieurs motos soient passées devant moi : en roulant sans forcer, j’arriverai facilement à temps pour le départ de la spéciale.

186 km d’autoroute ou de nationale sur une moto tout-terrain, en temps normal, ne présenteraient pour moi aucun intérêt, surtout avec les fesses mouillées, mais je ne vois pas la liaison passer. Tout le long du parcours on se croirait sur une étape du Tour de France cycliste : les gens s’entassent sur les ponts qui enjambent l’autoroute, et ensuite sur tous les trottoirs des villages traversés, dans le moindre hameau. Par centaines des photographes vont rentrer chez eux avec l’image furtive du motard n° 91. Ils ne seront peut-être pas beaucoup plus avancés mais moi, ça me transporte. Je devine les cris d’encouragement, les applaudissements. C’est la fête. Malgré le ciel bas et la pluie, j’aperçois un paysage assez vallonné et plutôt verdoyant, un peu comme chez nous, dans le bocage.

Je rejoins le point de départ de cette première spéciale, en pleine campagne, avant 10 h. J’ai un peu plus d’une demi-heure pour me détendre, m’alimenter, refaire de l’essence. Les commissaires nous répartissent sur une pré-grille sur laquelle nous plaçons et poussons au fur et à mesure nos motos. Derrière les barrières, les spectateurs mitraillent, se montrent du doigt quelque détail sur une machine, échangent leurs commentaires. Trois fois je vérifie mon niveau de carburant. Je resserre une attache rapide pourtant bien fixée. Je repasse la main sur un adhésif sans qu’il ait fait mine de se décoller. Je n’accroche le regard d’aucun de mes voisins. Personne n’a vraiment envie de parler. Le 90 et moi approchons de l’espace vide qui isole la ligne de départ. Casque, gant gauche, gant droit, lunettes. Moteur.

Le no man’s land est derrière nous. Le compte à rebours s’égrène. Le drapeau s’abaisse. J’accélère résolument mais c’est décidé : je prends la roue de mon compagnon de départ et j’essaie seulement de le suivre, sans forcer. Nous quittons tout de suite le goudron pour nous engager sur des chemins de terre. La pluie a cessé mais tout est détrempé. Je me décale légèrement pour ne pas être aveuglé par les projections de l’autre moto. Les miennes suffisent.

Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il pourrait rouler plus vite ! Et puis, comment il a négocié ce virage !… Allez, je passe, on verra bien. Il me plaît, ce chemin, avec ses montées, ses descentes, ses virages assez larges. La boue, j’adore. “ Tu ne penses bien qu’à te salir ! ” Oui, maman tu me l’as assez répété quand je rentrais tout crotté de la Gadebière, mais si tu savais comme c’est excitant !

Ces pistes d’Alentejo ressemblent fort aux chemins de chez nous. Elles passent au milieu des champs, traversent quelques bois, franchissent trois ou quatre ruisseaux gonflés par les pluies. Je sens bien la moto, elle se place exactement comme je veux dans les courbes, décolle juste ce qu’il faut sur les bosses. Je rattrape et dépasse d’autres concurrents les uns après les autres, mais je me fais moi-même doubler trois ou quatre fois, en particulier par un Américain qui me passe comme une balle. Comment peuvent-ils aller aussi vite, ceux-là ? Des pros, c’est vrai, avec des motos plus puissantes.

Plus le temps passe et plus j’ai l’impression d’aller vite. Une pensée pour Antoine : gaz à fond, mon fils, c’est bien ce que tu voulais ? De temps à autre, je profite d’une ligne droite pour regarder le road-book et le recaler, mais je pourrais aussi bien m’en passer. La présence massive des spectateurs suffit à signaler chacun des nombreux changements de direction, annoncés comme piégeux par l’organisation. Cette présence m’apporte un stimulant supplémentaire et me pousse à donner vraiment le meilleur de moi-même. Plaisir intense du pilotage, de la vitesse maîtrisée, de la concentration extrême…

“ Partir à fond, accélérer tout le temps et terminer au sprint ! ” : pour le départ ce n’était pas ça mais pour la suite, j’ai assez bien respecté le programme. 1 h 11’ 16” pour les 83 km. L’un des contrôleurs me sourit, me félicite. Je le connais déjà pour l’avoir rencontré hier à Lisbonne après les vérifications techniques. J’ai entendu quelqu’un l’appeler Laurent. Sympa, Laurent.

J'avais rendez-vous à l'arrivée avec Patrick, Dominique et Antoine mais le camion n'est pas là. Ils ont dû être retardés par les embouteillages. Et puis je suis allé si vite... Je pointe donc aussitôt pour repartir en liaison. Je me retrouve très vite sur l'autoroute et, sur la première aire de repos, je les appelle de mon portable. Je les attends à l'endroit même, où nous allons pouvoir déjeuner ensemble.

La salle de restaurant est pleine de concurrents et d'accompagnateurs. Je reprends des forces, sans trop prêter attention à ce que je mange. Je raconte ma spéciale. Antoine est hilare, euphorique : “ Oui, papa, la perf ! Tu vas faire une place, c'est sûr !... ” Il faudra attendre Portimão pour connaître le classement, mais je crois qu'il a raison. Je suis bien fatigué mais fier de mon temps.

Pour toute la fin de la liaison le camion m’ouvre la route et le road-book est plus que jamais inutile. Sur l’autoroute, les voitures qui me dépassent me saluent d’un coup de klaxon. Toujours des gens sur les ponts, qui agitent les bras. Le ciel s’est en partie dégagé et par moments un rayon de soleil se glisse entre les nuages. Sur la fin du parcours, de face, il devient même un peu gênant.

LIENS :

Liaisons et spéciales

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Posté par michelcargo à 16:17 - 07- 1ère étape - 31 décembre - Commentaires [0] - Permalien [#]

08- Portimão - 31 décembre 2005


Au gui l'an neuf !



A Portimão, je cherche d’abord à redonner un peu de ses couleurs à la moto car elle est cuirassée de boue. C’est peine perdue car les stations de lavage ont toutes été réquisitionnées par les écuries officielles. Comme l’après-midi est déjà bien entamé et que je suis pressé de passer moi-même à la douche, je fais le plein, je conduis la moto au parc fermé et je vérifie tout pour être fin prêt demain matin.

Au PC course, je consulte mon classement pour cette première étape : 5ème en 450 cm3, 72ème au général à 13’ 06” du vainqueur. Si on m’avait dit ça ce matin !… Et si j’avais été trop modeste dans mes ambitions ? Je ne gagnerai pas le rallye, bien sûr, ni ma catégorie, mais je ne suis pas ridicule. J’ai peut-être les moyens de faire un truc… Mon point de vue sur la course est en train de changer, mon tempérament de compétiteur réapparaît. A vrai dire, je ne l’ai mis sous l’éteignoir que pendant les cinq premières minutes de la spéciale…

Antoine ne tient plus en place :
– Tu te rends compte, papa ? 5ème !… Tu sais, le 3ème et le 4ème, je les connais. Ils sont moins bons que toi, je suis sûr que tu peux les battre !…
Il n’y a pas moyen de l’arrêter, il est intarissable tout au long de la route qui nous conduit à notre hôtel.

Par internet, nous avons réservé pour moins de 150 € trois chambres dans un hôtel quatre étoiles. Dominique a noté le nom et l’adresse, mais il nous faut un long moment pour le trouver, non sans difficulté. Nous cherchons d'abord dans le centre-ville de Portimão mais nous devons revenir sur le front de mer, long d'une dizaine de kilomètres. Patrick va se charger des formalités à l’accueil. Le réceptionniste prend tout de suite un air gêné :
– Je n’ai pas de chambres pour vous.
– Vous devez faire erreur, nous avons réservé et payé par internet.
– Je suis désolé, nous n’avons aucune trace. Vous avez le bordereau de réservation ?
– Pas ici, mais il va arriver avec l’autre voiture, que nous attendons.

Après le départ de Lisbonne, Catherine et nos amis sont remontés à Santarém pour vider l’appartement et faire le ménage. Nous les appelons (vive le portable !). Catherine confirme qu’elle a bien le bordereau, que nous avons bien réservé pour cette date, que nous avons bien payé… Dominique ne pouvait pas avoir noté une mauvaise adresse (pas lui !) mais, devant l’assurance du réceptionniste, nous commencions à avoir des doutes.
– Dans combien de temps êtes-vous ici ?
– A peu près deux heures.

Nous transmettons les informations et insistons pour avoir des chambres tout de suite. Patrick hausse un peu le ton.
– Je ne peux vraiment rien vous donner : nous sommes le 31 décembre et l’hôtel est complet. Bien sûr, si vous me présentez la preuve de votre réservation et de votre paiement nous essaierons de trouver une solution, mais en attendant je ne peux rien faire.

Deux heures à attendre !… La boue a déjà séché sur ma tenue et commence à se craqueler. Il est facile de me suivre à la trace… La nuit tombe. J’ai froid. A l’arrivée j’ai reçu le road-book pour demain. Avec l’aide d’Antoine, je le déroule soigneusement et le rembobine à l’envers : le stress de ce matin ne se renouvellera pas. J’en profite pour lire les indications données et prendre connaissance des quelques modifications apportées au tracé initial. J’arrive à peu près à m’y retrouver dans les hiéroglyphes imprimés sur le rouleau. J’explique à Antoine la signification des différents symboles.

Le temps passe lentement, très lentement. Antoine s'est installé sur son matelas et s'est endormi. Fatigué de voir le camion sur la rampe d'accès de l'hôtel, plutôt fréquentée par de grosses berlines, le portier nous demande de le déplacer jusqu'au parking voisin. Dominique s'en charge, je reste près de l'hôtel. Au moment où le camion contourne un petit rond-point pour rejoindre son stationnement, la porte arrière s'ouvre en grand. Et Bigorno qui continue de dormir sans se rendre compte de rien... Les va-et-vient inutiles se poursuivent entre le camion et la réception.

Vers 19 h la voiture arrive enfin et nous présentons le sésame qui nous donne accès à deux suites au lieu des trois chambres prévues. Nous ne perdons pas au change mais j’aurais de beaucoup préféré gagner plus de deux heures de vrai repos détendu, même sans le peignoir offert par la direction. Que la douche est bonne !… Nous nous retrouvons sur le balcon de l'autre suite, face à la mer. Patrick débouche une bouteille de champagne. Il faut bien marquer la Saint-Sylvestre !
– Encore une goutte, Pascal ?
– Non, merci.
– Bien sûr…

A 21 h, nous découvrons à proximité une pizzeria dont nous allons nous contenter pour réveillonner. Chacun et chacune donne ses impressions, je raconte une nouvelle fois ma course. Tout le monde est heureux de mon résultat mais je retrouve dans l’œil de Catherine une lueur d’inquiétude nouvelle : elle me connaît assez pour savoir que cette bonne place va me pousser à chercher la performance… Le repas d’hier soir à Santarém me semble déjà bien loin avec toute sa charge d’émotion, de tension. Aujourd’hui que la course est vraiment lancée, l’atmosphère est plus détendue mais toujours aussi chaudement amicale. Réveillon oblige, mes amis ont commandé une bouteille de champagne. Juste un fond de verre pour moi, pour trinquer et faire mes adieux à Philippe, Hélène et Cécile.

Catherine et moi rejoignons notre chambre vers 23 h. Il faut se lever très tôt demain matin et j’ai besoin de récupérer. Les autres vont attendre minuit pour passer ensemble le cap de la nouvelle année.

Demain : 2006, l’Espagne, l’Afrique…


LIENS :

Calendrier de ma préparation

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Posté par michelcargo à 16:19 - 08- Portimão - 31 décembre - Commentaires [0] - Permalien [#]

09- 2ème étape - 1er janvier 2006


Portimão - Málaga

Les crêtes d'Algarve

 

Liaison : 65 km
Spéciale : 115 km
Liaison : 387 km

Total : 567 km

Présentation de l'étape par l'organisation


– Bonjour, mon amour, bonne année…
Catherine ouvre les yeux et m’offre un sourire un peu chiffonné. Je n’ai pas eu besoin de sonnerie pour me réveiller : la nuit a été courte et moins reposante que je ne l’aurais souhaité.

Quand je lui touche l’épaule, Antoine se détend comme un ressort. Il n’a besoin que de quelques secondes pour émerger.
Deux barres de céréales, une orange et deux bananes cueillies dans la coupe de fruits de la suite, le petit-déjeuner est vite pris. Il ne faut pas traîner. Cela facilite les adieux. Je serre une dernière fois Catherine contre moi.
– Au revoir. A ce soir au téléphone.
– Fais attention…

Patrick et Dominique nous ont rejoints. Nous gagnons le camion. Il a encore plu cette nuit mais le ciel semble à présent assez clair et la température est plutôt douce. A Portimão, on se croirait à Saint-Jean-de-Monts. Le rallye occupe toute une partie de l’esplanade sur le front de mer, très éclairé. On devine à peine les lignes blanches des vagues dans l’obscurité de la plage. Je retrouve l’agitation de la veille à Lisbonne. La foule est encore nombreuse, malgré l’heure matinale. Visiblement certains sont venus finir ici leur nuit de réveillon.

Le vainqueur d’hier part le premier, à 6 h 30. C’est à peu près l’heure à laquelle j’accède au parc fermé puisque, étant donné mon classement, je dois prendre la route un peu après 7 h. Cette fois j’installe le road-book tranquillement, sans difficulté, bout d'adhésif compris. Un nouveau tour de la moto pour constater que tout est normal. Evidemment la selle est encore mouillée, ça devient une habitude. Le moteur tourne rond. Pour les 65 km de liaison et les 115 de spéciale, je n’ai pas besoin du plein d’essence ; aussi, pour ne pas alourdir la moto, j’ai calculé la quantité nécessaire, en me donnant une petite marge.

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Départ de la liaison à Portimão. (Collection P. Rigaudeau)

Je suis beaucoup moins tendu qu’hier. En attendant que le starter donne le départ, j’ai le temps d’apercevoir, sur ma droite, Patrick, Dominique et Antoine. Je n’entends pas mais je devine les cris d’encouragement de Bigorno, qui serre le poing et agite le bras… Rideau, le deuxième acte commence.

Tout le long du front de mer et des premiers kilomètres, la foule est presque aussi dense qu’à Lisbonne. Une vague avance à la même vitesse que moi et gronde, assourdie, dans mon casque : celle des applaudissements et des cris. Les flashes en sont l’écume.

L’agglomération quittée, nous empruntons l’autoroute. J’ai vu sur la carte qu’elle est d’abord parallèle à la côte, distante de quelques kilomètres, mais je n'aperçois rien du paysage car il fait toujours nuit. Sur les vingt derniers kilomètres de la liaison le relief commence à changer, on gagne légèrement en altitude. Quand je parviens au terme de ce parcours sans histoire, le jour se lève face à moi et laisse entrevoir un paysage de moyenne montagne : l’Algarve me fait penser un peu au Massif central.

Je mets à profit le temps d’attente pour me restaurer et procéder à quelques étirements, mais l’heure tourne vite, même si nous nous parlons peu entre coureurs. Les premiers sont lâchés à 8 h 05, quand il fait suffisamment clair. La règle veut qu’aucun départ de spéciale ne soit donné de nuit. Mon tour arrive vers 8 h 45.

Le livret de l’organisation annonce une piste “ rapide et montagneuse ” propre à susciter “ les frissons du pilotage ”. Montagneuse, elle l’est en effet dès les premiers kilomètres, mais j’ai bien peur que pour moi elle ne soit pas très rapide. Le sol est constitué de cailloux roulants, de schiste instable. L’adhérence est franchement mauvaise. Et surtout je retrouve ma bonne vieille peur maladive du vide. Quand ma trajectoire me ramène vers la paroi je redonne des gaz, mais quand elle me conduit vers le précipice, je ralentis très nettement. Sur cette piste étroite et glissante, les frissons ne sont pas pour moi ceux du plaisir. Mon pilotage est crispé, heurté, en particulier dans les descentes, et je ne suis pas surpris de me faire dépasser par de nombreux concurrents beaucoup moins rapides que moi hier. Je n’essaie même pas de les suivre car j’ai décidé de prendre mon mal en patience et de ne pas forcer : je veux entrer en Espagne et surtout embarquer ce soir pour le Maroc.

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Dans la spéciale. (Maindru Photo)

Après une bonne heure et demie de conduite épuisante, je reprends mes esprits quand la piste revient dans la plaine. Je retrouve un terrain très semblable à celui d’hier, beaucoup plus à ma convenance. Sur les vingt ou trente derniers kilomètres, rapides et boueux à souhait, je remonte bon nombre de ceux qui m’ont dépassé dans la montagne. Je retrouve mes sensations, et le moral.

Comme hier, il est impossible de manquer un embranchement en raison de la présence des spectateurs. Le road-book ne m'est donc d’aucune utilité. Il pourrait servir à identifier les secteurs où la vitesse est limitée à 50 km/h mais, sur cette étape encore, ils sont signalés par des panneaux de début de zone (DZ) et de fin de zone (FZ) pour la traversée de rares villages.

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Paysages d'Algarve traversés au cours de la spéciale. (Collection P. Rigaudeau)

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Sept ou huit kilomètres avant l’arrivée, dans une longue montée, j’entends crier mon prénom dans la foule. J’ai à peine le temps d’entrevoir Cécile sur le bord de la piste, sans distinguer Catherine, Philippe et Hélène. Il est trop tard pour pouvoir m’arrêter à la manière du régional de l’étape dans le Tour de France, alors j’en remets un coup, pour montrer que j’en veux, que tout va bien. C’est cette image qu’ils vont garder de moi en reprenant tout de suite la route pour la France.

L’arrivée est jugée en pleine nature. 1 h 59’ 27” pour les 115 km. Ce n’est pas si mal, grâce à la fin de l’étape. Patrick et Antoine m’attendent comme prévu, mais Dominique est parti faire le plein du camion. Antoine pense que j'ai réalisé une bonne place, mais ce n’est pas lui qui était au guidon, et je suis plus sceptique.

Je dois maintenant m’occuper de la moto. J’effectue la vidange, change les filtres (huile et air) et me livre à la révision d’ensemble. Lors des prochaines étapes, il me faudra procéder chaque soir à ces opérations. Le carter ne contient guère plus d’un litre d’huile et, pour peu que le moteur en consomme, il est beaucoup plus simple d’effectuer une vidange complète qu’une remise à niveau. Quant aux filtres, c’est la poussière certaine qui en exigera le remplacement quotidien.

Un quart d’heure à peine après mon arrivée, les premières voitures sont déjà là. Je n’en reviens pas : elles ont pris le départ de la spéciale plus d’une heure après moi et ont dû remonter environ cent cinquante motos ! Comment les pilotes ont-ils pu rouler aussi vite sur cette piste étroite et dangereuse, en étant sans cesse obligés de doubler ? Impressionnant.

Les sandwichs ont été très vite avalés et les travaux sur la moto expédiés aussi rapidement que possible. Mais cela ne sert à rien car Dominique n'est toujours pas revenu. Nous l'attendons pendant trois quarts d'heure, de plus en plus inquiets. Enfin le voilà ! Il lui a fallu aller loin pour trouver une station et le retour a été très compliqué sur cette route étroite, très encombrée par de nombreux véhicules en stationnement et par les voitures de la course en partance. Il ne s’agit pas de traîner, à présent : j’ai à peine cinq heures pour rallier Málaga, à près de 400 km, et je crains toujours d'écoper d’une pénalité. Franck Périgaud insiste pour profiter du camion. Nous embarquons donc sa moto à côté de la mienne et il s’installe tant bien que mal à l’arrière, en compagnie d’Antoine. Patrick reprend le volant, Dominique se case au milieu et, sur le siège de droite, en me calant contre la portière, je tâche de trouver la meilleure position pour dormir un peu pendant le trajet.

Les kilomètres d’autoroute défilent à vive allure. Nous passons la frontière espagnole sans que je m’en rende compte. Nous frôlons Séville, sans rien voir évidemment. Dommage, mais le tourisme ne figure pas au road-book.

A Málaga, Patrick gare le camion sur un grand parking, à un ou deux kilomètres du port, pour que nous puissions descendre les motos sans encombre et donc gagner du temps. Nous nous donnons rendez-vous sur le quai et, sac au dos, je rejoins le bateau à moto. Je n’ai que quelques minutes pour être dans les temps. Vite, vite !

Au pointage personne ne me fait de remarque sur mon heure d'arrivée. Les policiers et douaniers espagnols visent mon passeport et les documents de la moto, on me remet le road-book pour demain et on me dirige vers le premier bateau à quai, le Ciudad de Valencia. La porte arrière du ferry est grande ouverte. J’embarque et gare la moto à l’endroit qu’on m’indique, le long du flanc bâbord. Comme les autres, je préfère assurer moi-même l'arrimage de ma machine à l'aide des sangles fournies. C'est la première fois que j'entre dans un ferry et je trouve assourdissante la caisse de résonance de ce grand garage métallique, avec le grondement continu des moteurs.

Je gagne le pont supérieur et le bureau d'accueil, où je reçois une fiche de police à remplir pour l'entrée au Maroc, ainsi que la clé de ma cabine, où je dépose mon sac et mon casque. En remontant, je me débarrasse des formalités au bureau de la police et des douanes marocaines. Pour l'instant il y a encore peu de monde et c'est vite fait. Je rencontre d’autres coureurs qui viennent de rejoindre le bateau seulement maintenant alors qu’ils auraient dû être là depuis longtemps. Personne n'a reçu la moindre pénalité. Si j’avais su j’aurais été beaucoup plus détendu. Le manque d’expérience…

Je prends connaissance de mon classement du jour : 102ème à 22’ 20” du premier. Je suis encore dans la première moitié, malgré mon début de spéciale calamiteux. Au général je perds treize places. Je pointe désormais en 85ème position (vive la Vendée !) mais je suis toujours là. Ce n’est pas le cas de deux ou trois motards victimes de chutes assez graves dans la montagne. Comme quoi…

Je me présente à la passerelle extérieure pour rejoindre Antoine et mes amis mais un policier m’empêche de descendre : maintenant que j’ai accompli toutes les formalités je suis en territoire marocain et je ne peux pas franchir la frontière dans l’autre sens.

Je ne vais quand même pas partir sans dire au revoir ! Je redescends au garage. Un policier, encore. Je montre mon petit appareil jetable en guise de papiers.
– Je sors juste prendre quelques photos du bateau, en souvenir.
Conciliant il me laisse passer et je gagne le quai par la rampe des véhicules. Les voitures ont commencé à embarquer et remplissent peu à peu la cale.

Il est 17 h, le jour commence à baisser. Je retrouve Antoine et Dominique aux barrières qui interdisent l’accès au quai.
– Et Patrick ?
– Il nous a déposés près d’ici. Il tourne pour trouver une place.
Dominique prend une ou deux photos. Dans l’état de forme où je suis, je ne sais pas quelle tête je peux avoir…

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L'athlète en pleine forme (!) juste avant l'embarquement. (Collection P. Rigaudeau)

Autos et motos continuent d’arriver et passent derrière moi. Moi maintenant j’ai du temps mais le camion doit reprendre la route de la France. Je me résous à laisser Antoine et Dominique rejoindre Patrick sans avoir pu le remercier et lui dire au revoir. Je suis assez frustré. Je leur fais mes adieux. Mon Bigorno ne manque pas de me rappeler à mes devoirs :
– Allez, papa, demain tu fais un temps et tu reprends des places !

Je l’embrasse.

LIENS :

Consignes d'embarquement à Málaga

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Posté par michelcargo à 16:22 - 09- 2ème étape - 1er janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

10- Traversée Málaga-Nador - 1er et 2 janvier 2006


A bord du Ciudad de Valencia



A bord chacun essaie de trouver ses marques. De retour dans la cabine, je fais la connaissance de mes deux compagnons de traversée. Ce sont deux gendarmes qui n’en sont pas à leur premier Dakar. Ils courent comme moi sur des Yamaha 450 WR mais bénéficient d’une assistance fournie par la Gendarmerie nationale. Le courant passe bien entre nous.

Les trois couchettes sont assez spartiates mais bien suffisantes. Le petit coin douche me permet vraie toilette et rasage. Je suis prêt pour la croisière, en chaussettes, comme tous les motards.

Du pont extérieur je regarde s’embarquer les dernières voitures et les camions concurrents. Trois bateaux transportent tous les véhicules et pilotes en course, qui doivent obligatoirement effectuer à bord la traversée : personne n’a le droit de passer de l’autre côté par avion. En revanche, tous les véhicules d’assistance ont dû rejoindre Algésiras et s’embarquer pour Ceuta d’où ils devront rallier directement Er Rachidia.

Avant le dîner a lieu le briefing, avec les commentaires sur le road-book. D’assez nombreuses modifications ont été apportées au tracé initial. Nous en prenons connaissance. Les organisateurs répondent aux questions.

La grande salle du bar-restaurant est le lieu de rassemblement très animé où nous nous retrouvons tous. L’atmosphère, toute nouvelle, est très particulière. Nous sommes maintenant, et pour la seule fois du rallye, exclusivement entre nous, sans personnel d’assistance, sans spectateurs, sans journalistes. Les conversations s’engagent au hasard des rencontres, personne ne fuit personne. Je prends un verre avec Ludivine Puy, l’une des rares femmes engagées en moto, première classée sur le Dakar 2005, pour sa première participation. A table, je me retrouve en compagnie de Luc Alphand et Stéphane Peterhansel, que je n’ai jamais rencontrés et dont le palmarès sportif m’intimide. Ils ne snobent pas du tout le débutant que je suis et répondent volontiers et très simplement à mes questions. Notre conversation reste un peu superficielle mais très détendue. Bien sûr il est facile de repérer ici ou là quelqu’un qui parle un peu fort, qui se fait un peu plus remarquer, mais il règne ici une ambiance de véritable compagnonnage. Tout le monde est embarqué sur le même bateau (!) et nous sommes entre égaux, quelle que soit la notoriété de tel ou tel.

L'appareillage a lieu vers 23 h. Je gagne ma couchette mais, malgré le Lexomyl, j’ai un peu de mal à trouver le sommeil. Est-ce que je me réveillerai à temps pour partir ? Est-ce que je ne vais pas encore risquer une pénalité ? Avant de m’endormir et pendant les périodes de semi-conscience qui entrecoupent mes quelques heures de sommeil, je revois des paysages aperçus lors de notre séjour en famille à Marrakech et dans les environs, il y a quelques années. J’avais alors été très dépaysé. Qu’en sera-t-il demain ?

Le bateau accoste à Nador vers 4 h, heure marocaine, la croisière aura été très brève. Il n'y a guère le temps de s'attarder au petit-déjeuner, à la fin duquel chaque concurrent se munit de son sac de ravitaillement. Son contenu me surprend beaucoup : des chips, une pomme, mais aussi du saucisson et du pâté de porc. Il me semble que bien d’autres choix étaient possibles à l’entrée en pays musulman, comme du lait concentré, des barres de céréales… Il y a là quelque chose qui me choque. En plus, pour ce qui est de la diététique…

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Posté par michelcargo à 16:24 - 10- Málaga-Nador - 1er et 2 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

11- 3ème étape - 2 janvier 2006


Nador - Er Rachidia

Des trous et des bosses

 

Liaison : 237 km
Spéciale : 314 km
Liaison : 121 km

Total : 572 km

Présentation de l'étape par l'organisation


Le débarquement se déroule assez rapidement. Les autos et les camions sont regroupés sur de vastes parkings et les motos dirigées vers le départ de la liaison. Des tentes berbères ont été montées pour la couleur locale et, malgré l’heure matinale, nous sommes accueillis par des orchestres de musique traditionnelle. Les spectateurs sont très rares. Visiblement le rallye ne suscite pas ici le même intérêt qu’au Portugal. Il faut dire aussi que la température est particulièrement fraîche, proche de 0°. Quel contraste avec la douceur d’hier matin à Portimão ! Heureusement j’étais prévenu et je suis bien protégé.

Les premières motos quittent Nador à 5 h 30. Le derrière au sec – c’est nouveau –, j’en fais autant un peu moins d’une heure plus tard, après avoir payé mon plein en euros dans l’une des stations ouvertes pour nous. J’aurai assez d’essence pour les 237 km de la liaison et je sais par le road-book qu’il sera possible de ravitailler à l’arrivée. Nous roulons sur le goudron mais il faut rester très vigilant car la route se rétrécit parfois, la jonction avec le bas-côté n’est pas toujours nette et peut s’avérer dangereuse. De plus, nous ne sommes pas seuls sur la chaussée : avant même le lever du jour nous croisons ou dépassons des piétons, des ânes, des charrettes sans aucun éclairage, et il faut se méfier des écarts des camions. A peine entrevus dans les phares, dans leurs djellabas sombres aux grandes capuches, les paysans ont quelque chose de fantomatique.

La conduite devient un peu plus détendue après avoir passé Oujda car la région est moins peuplée. Le jour est maintenant levé et me permet de découvrir en plaine quelques palmeraies bien denses. Puis la route, sinueuse par moments, s’élève nettement et franchit un col à plus de 1000 m, une vingtaine de kilomètres avant l’arrivée. Dans la montée les arbres – beaucoup de chênes verts – sont encore assez nombreux mais de l’autre côté la végétation se fait beaucoup plus rare, nous descendons plein sud dans un environnement déjà bien sec. Nous quittons la route quelques kilomètres avant le pointage de fin de liaison, que nous rejoignons par la piste.

Je prends le départ de la spéciale vers 10 h. Le premier départ en Afrique, le premier vrai départ, après une liaison assez fatigante. Je suis un peu anxieux de ce qui m’attend sur plus de 300 km. Les zones à vitesse limitée seront extrêmement rares, aussi rares que les villages, et le livret de l’organisation prévoit “ les premières grosses erreurs de navigation ”. Pour repérer le chemin il n’y aura plus de spectateurs ni de panneaux, ni même de pistes clairement tracées. En terrain complètement inconnu il va falloir aller vite, le plus vite possible pour ne pas rétrograder au classement. Pourvu que je tienne…

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(Maindru Photo)

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Gaz à fond (oui, Antoine !)… Le sol légèrement caillouteux n’a rien à voir avec la boue portugaise mais je me sens immédiatement très à l’aise. Ma 450 WR n’est pas assez puissante pour dépasser la vitesse autorisée de 150 km/h mais je vais vraiment très vite. Nous roulons sur l'une des deux moitiés d’une sorte de plateau coupé en deux par la vallée d’un oued à sec dont j’aperçois parfois le fond, au pied de la falaise à pic d’une bonne centaine de mètres. Je ne risque pas le vertige car l’espace est dégagé et nous passons loin du bord. J’éprouve un vif plaisir à enchaîner les courbes et dépasser un à un ceux qui me précèdent. Avec le soleil plus haut la température s’est réchauffée. Je n’oublie pas, régulièrement, d’avaler quelques gorgées d’eau par le tuyau relié, dans mon casque, au camel-bag que je porte dans le dos de ma veste, dans une large poche confectionnée à cet effet avant le départ. Je suis bien, en possession de tous mes moyens. Le bonheur.

Pourtant, voilà que je me fais dépasser à mon tour. Mais je le connais, celui-là ! C’est Frédéric Lepan, avec qui j’ai déjeuné à Paris en novembre. J’ai fait mieux que lui sur les deux premières spéciales mais cela ne veut rien dire, la preuve… En vieux briscard il a dû assurer sur les étapes européennes pour garder ses forces et tout donner maintenant. C’est un tout bon, je le sais. Ancien coureur de haut niveau, il est capable de terminer dans les vingt ou trente premiers à Dakar. Je vais essayer de le suivre. Je ne vais quand même pas laisser passer l’occasion ! A ce rythme-là je suis capable de faire un score ce soir, de terminer au moins dans les quarante premiers. Tu serais fier, Antoine ! Et je ne serais pas mécontent non plus… Je ne perds pas de vue Lepan, meilleur pilote que moi assurément, et qui roule sur une moto plus puissante que la mienne. Pour ne pas me laisser distancer et pour ne pas aller au-delà de mes possibilités, je commence à couper les courbes. Le terrain n’est pas trop difficile et me permet de maintenir l’écart à peu près stable, même si je suis secoué, à quelques reprises, par le passage d’un nid de poule ou la rencontre d’un caillou un peu plus gros que les autres.

~~
~~~

Je roule ainsi depuis une bonne demi-heure, à 80 % de mes possibilités. Je trouve que je ne m'en tire pas mal et je me relâche un peu. Nous avons dépassé le premier contrôle et nous devons être à peu près à mi-spéciale, à une cinquantaine de kilomètres du second, prévu pour le ravitaillement. Soudain la moto ne touche plus le sol. Un trou, un grand. Ma roue avant vient percuter le bord opposé, un talus d’un mètre de haut. Je m’envole. Fondu au noir…

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~~~

Quelqu’un me parle, que je ne vois pas. Mais en quelle langue ?
– My hand… my hand…
Le noir, à nouveau…

~~
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Je commence à revenir à moi. Je suis couché sur le côté droit, en chien de fusil. Confusément d'abord, puis plus nettement, j'entends plusieurs voix autour de moi, qui parlent français, cette fois. Je parviens enfin à ouvrir les yeux pour découvrir, un peu floues, deux ou trois personnes penchées sur moi. L'image se précise quand, de la main gauche, je remonte mes lunettes.
– Ça va ?
– J'ai mal à la main.

En tournant légèrement la tête, j'aperçois à une trentaine de mètres un hélicoptère du service médical. Je ne l'ai pas entendu se poser.

Une bouffée d'inquiétude m'envahit en même temps que je reprends mes idées : est-ce que je suis bien toujours en course ? Si l'hélicoptère est venu c'est que mon premier secouriste a déclenché ma balise de détresse. Or le règlement est formel : celle-ci ne doit être actionnée qu'en cas d'extrême nécessité. Tout déclenchement injustifié peut entraîner la mise hors course...
– Tu peux t'asseoir ?
Je me redresse lentement, toujours assommé. On me soutient. Je dégrafe mon casque. On m'aide à le retirer.
– Comment t'appelles-tu ? Où habites-tu ? Quel est ton numéro de course ? Quel âge as-tu ?
Les questions se succèdent et j’y réponds d’une voix qui s’affermit peu à peu. Un médecin tend la main.
– J’ai combien de doigts ?
– Cinq.
– Et là ?
– Un.
– Et maintenant ?
– Quatre…
– Parfait. Voyons cette main.
Je retire doucement mon gant droit, déchiré sur quelques centimètres (est-ce que je l'aurais enfilé avant le gauche, ce matin ?). Ma main est tuméfiée mais les articulations jouent normalement. Rien de cassé.
– Tu peux marcher ?
Je me relève sans aide et je fais quelques pas chancelants. Je me rends compte à ce moment-là que ma cheville droite est en réalité beaucoup plus douloureuse que ma main. Je peux quand même marcher. Apparemment rien de cassé de ce côté-là non plus. Mais que j’ai mal !
– C’est bon ? On peut te laisser ?
– Oui, ça va aller...
– Bonne chance.

Mes sauveteurs regagnent l’hélico. Je les regarde sans trop comprendre : ils emportent l’IriTrack et le Sentinel de ma moto. Ils gardent aussi mon sac à dos, que j'ai découvert au sol près de moi, la bretelle droite coupée aux deux extrémités… Les pales soulèvent un peu de poussière. L’un des passagers m’a-dresse un signe amical et l’appareil disparaît rapidement. Je me retrouve seul, encore hébété.

Ma moto m’attend, posée sur sa béquille, à dix ou quinze mètres du trou. Elle a vraiment fait un grand bond et c’est vraiment un grand trou : cinq mètres de long sur un mètre de profondeur. Ah oui, j’en ai pris une belle ! Un sacré soleil ! J’inspecte la machine. Les roues sont intactes, les fourches aussi, même à l’avant malgré le choc. Le pot d’échappement est resté en place. Le guidon n’est pas faussé, les leviers ne sont même pas tordus, seule la coquille de protection de la poignée droite est cassée. Le rétroviseur n’a pas bougé. En revanche le carénage a explosé, le garde-boue avant, arraché, est irrécupérable. Le phare supplémentaire que m'enviaient beaucoupo d'autres coureurs ne me servira plus à rien. Les dégâts sont surtout concentrés sur le tableau de bord, qui semble rabaissé de dix centimètres : le compteur de vitesse et kilométrique est tordu et brisé, le lecteur de road-book complètement aplati, déformé, inutilisable. Bah ! pour ce que je m’en suis servi jusqu’ici !… Je repense alors à la poussée d'angoisse ressentie quand j'ai repris conscience. Oui, le déclenchement de la balise était bien justifié, et je ne serai pas pénalisé...

Par miracle, le grand écran du GPS n’a pas souffert et s'éclaire dès que je mets le contact. Un coup de démarreur et le moteur répond aussitôt. A l’arrêt, je fais jouer le sélecteur, la main sur le levier d’embrayage. Les vitesses montent et descendent sans problème. Bref, la vie est belle : je vais pouvoir repartir dès que j’aurai remis en place tout ce qui peut l’être.

A l’aide de colliers en plastique et de gros adhésif gris, je rafistole, j’assemble, j’emmaillote. Le soleil est assez haut dans le ciel et j’ai tombé la veste. Il fait bon. Comme je suis gaucher, ma main blessée ne me gêne pas trop. C’est décidément mon jour de chance. Le lapin d’Antoine m’a porté bonheur. C’est lui que je fixe en dernier, je l’attache à la tige du rétroviseur. Désormais il aura la vue dégagée sur l’avant et pourra me guider.

Dire que l’ensemble a fière allure serait exagéré : le saute-vent arbore un petit air penché sur la droite, l’esthétique des bandes grises est bien un peu discutable, mais l’essentiel est que ça tienne, au moins jusqu’à ce soir. Mon numéro est toujours apparent mais c’est surtout le nouveau look de tout l’avant qui permettra dorénavant de reconnaître ma moto de loin.

Depuis une bonne heure que je suis arrêté, motos et voitures n’ont pas cessé de passer sur la piste proche, à une dizaine de mètres, m’empêchant de me laisser aller au simple plaisir du bricolage. Il est temps d’y aller, maintenant. Il n’est plus question de faire un score, comme je l’espérais, mais il ne s’agit pas non plus d’être ridicule.

Je savais bien que je n’arriverais pas à Dakar sans quelques galères. En somme, ce qui vient de m’arriver n’est pas catastrophique, puisque je suis entier et que ma moto est roulante. Ce n’est pas cela qui va m’empêcher d’aller au bout, comme me l’a certifié Annie, une amie de Catherine, médium de profession. En selle, donc !

~~
~~~

150 km plus loin, à l’arrivée de la spéciale, je retrouve Laurent le contrôleur, comme hier et avant-hier. Il s’inquiète de l’état de ma moto et du mien. Je le rassure en plaisantant. Il sourit.
– Finalement c’est bien : comme ça, maintenant, je te reconnaîtrai de loin !
Qu’est-ce que je disais ?…

J’entreprends de vérifier l’état de ma cheville, qui me titille dès que je mets pied à terre. Je retire donc ma botte pour y regarder d’un peu plus près. Ce n’est pas vraiment beau à voir : la cheville elle-même est très gonflée, bleu foncé, et l’hématome remonte le long de la jambe. Une grosse cloque s’est formée sur le tibia. Le choc – mais contre quoi ? – a vraiment dû être violent ! Je m’empresse de renfiler ma botte de peur de ne plus y parvenir si je laisse l’hématome prendre ses aises.

Je n’ai pas intérêt à m’attarder si je veux avoir le temps au bivouac de bien m’occuper de la moto… et un peu de moi. Je repars donc pour les 120 km de liaison, dont la moitié sur route.

Dans la traversée d’Er Rachidia, les gendarmes marocains en uniforme gris sont postés à chaque carrefour pour nous donner la priorité. Le déploiement de forces est considérable. Il n’y a pourtant guère de foule à canaliser, les spectateurs sont rares et ils ne manifestent aucun enthousiasme à notre passage. La froideur déjà ressentie ce matin à Nador se confirme ici. Je capte même au passage quelques regards plutôt hostiles.

Comme ce doit être le cas pour toutes les étapes africaines, à Er Rachidia le bivouac est installé sur l’aéroport, qui offre un espace très dégagé pour toute la lourde logistique du rallye. Les différents PC, les tentes de la restauration, les stands divers ont été montés à proximité immédiate des pistes et du tarmac où stationnent les nombreux avions et hélicoptères.

Je pose la moto au pied de l’avion qui transporte les malles. Il est environ 17 h. Le soleil va bientôt se coucher, la température commence à fraîchir. Les gens de chez Elf me voient arriver, boitant bas. Ils ont déjà été informés de mon accident par le PC course. Ils me réservent un accueil compatissant :
– Dis donc, tu n’es pas frais : ta moto est éclatée, ta cheville en vrac… Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Ce n’est rien… Juste un trou, mais j’en ai pris une belle !
– Tu continues ?
– Evidemment ! Ce n’est pas dramatique, la moto roule bien. On ne va pas se laisser abattre !

Je récupère dans ma malle du linge propre et mes affaires de toilette, je troque les bottes pour les tennis et je me dirige vers les douches, aperçues en arrivant. Il s’agit d’une installation rudimentaire de bâches montées sur des piquets. Des tuyaux de caoutchouc distribuent une eau plutôt rare et froide mais suffisante pour remettre un bonhomme à neuf. L’intimité est toute relative mais cela n’a pas d’importance : je retrouve un peu ici l’ambiance d’un vestiaire de stade. Au Dakar comme au Dakar ! J’ai bien enregistré le conseil d’un ancien du rallye : “ A l’étape, tu manges, tu te laves, tu fais ta moto. ” Voilà pour le lavage.

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Le PC médical (ici à Zouérat). (Collection P. Rigaudeau)

Je peux maintenant aller voir les médecins. Une visite et des soins s’imposent. Les toubibs de l’hélico m’ont prescrit cet examen et je me rends compte que ma cheville ne peut pas rester ainsi, elle me fait vraiment trop mal.

Au soir de cette première “ vraie ” étape, le PC médical n’est pas très encombré. Il y a peu de patients pour l’instant. Quand un médecin me voit arriver tout claudicant il ne prête guère attention à mon sourire optimiste mais se montre très préoccupé par le volume et la couleur de ma jambe : tout est noir, maintenant, des orteils jusqu'au genou.
– Pas très beau, tout ça. J’ai bien peur qu’il y ait une fracture. Radio.

C’est un véritable hôpital de campagne qui se monte tous les soirs : plusieurs médecins urgentistes aux spécialités complémentaires, des kinés, un matériel dernier cri… Je passe donc une radio qui ne semble pas révéler de fracture mais ne dissipe pas complètement le doute tant l'hématome est important.
– Il faut en avoir le cœur net. Echo.

Nouvel examen. L’échographie s’avère plus précise et délivre le diagnostic espéré :
– Non, pas de fracture. Seulement une grosse entorse. Mais il faut vous soigner.

Le médecin me donne des anti-inflammatoires, des antalgiques pour des prises régulières. Il me conseille d’exposer ma jambe au froid le plus possible.
– Revenez nous voir demain soir. Il faut continuer à surveiller ça.

Il me laisse entre les mains d’un kiné. Pendant un bon quart d'heure, celui-ci projette sur ma cheville, à partir d'une grande bonbonne, un jet gazeux glacial, tellement froid que la douleur provoquée en vient à l'emporter sur celle de l'entorse. Puis il me masse longuement, lentement avec une pommade très fluide, et je me sens beaucoup mieux. Enfin il m'applique un strap qui, passant sous le pied, remonte jusqu'au genou des deux côtés de la jambe. Epilation garantie quand il faudra l'enlever ! Pendant tout ce temps nous parlons. Je demande comment retrouver le motard qui, ce matin, a déclenché ma balise de détresse et attendu l’hélico. Je ne l’ai même pas vu : comme il est d’usage, dès leur arrivée les médecins l’ont renvoyé en course. Il semble que personne n’ait enregistré son numéro. Je ne saurai donc jamais qui il est et ne pourrai ni le remercier ni lui offrir un pot.

Je ressors du PC médical après plus d'une heure d'examens et de soins qui m'ont fait grand bien. Je viens de rencontrer une vraie équipe, des gens visiblement très compétents, tout à l'écoute de leurs patients d'un soir, extrêmement disponibles et sympathiques. J'espère bien ne plus avoir affaire à eux autrement que pour la suite des soins mais, quoi qu'il en soit, je me sens avec eux en pleine confiance.

Les médecins m'ont rendu mon sac à dos et sa bretelle coupée. Le contenu est bien là, mais dans quel état ! Mon tube de Loctite est complètement écrabouillé, ma lampe frontale dernier cri éclaire encore mais sa fixation articulée est démolie. Je réalise que, lors de ma chute, j'ai dû retomber sur le dos, en tout cas certainement pas dans la position dans laquelle j'ai repris conscience. Mon sac et mon camel-bag encore bien rempli ont probablement servi d'amortisseurs et m'ont peut-être évité des blessures plus sérieuses.

Je reviens à ma malle le pied droit à l’air, en prenant bien garde de ne pas appuyer. Avec le coucher du soleil la température a continué de baisser. C’est tout bon pour mon traitement. Il fait nuit noire mais on y voit très bien grâce aux nombreux projecteurs alimentés par les énormes groupes électrogènes qui ronronnent plus loin. Pour limiter mes allées et venues, j’ai décidé de monter ma tente tout près de l’avion aux malles et de ma moto. Je me suis entraîné à le faire dans le noir, à la maison, au seul éclairage de ma lampe frontale. J’étale le matelas autogonflable, le duvet, je remets la malle en ordre.

On m’a dit qu’avec mon téléphone portable je pourrais appeler en France. C’est le moment d’essayer. Catherine me répond de la voiture, qui roule vers La Roche. Elle connaît déjà mon résultat par internet qu’elle vient de consulter à Bordeaux lors d’un arrêt dans la famille d'Hélène et Cécile. Elle s’inquiète :
– Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu n’as pas de mal ?
– Non, non, juste des petits bobos à la cheville et à la main mais rien de grave, vraiment. J’ai dû m’arrêter pour réparer et j’ai perdu du temps, mais tout va bien. Pas de problème.
– Allez, papa, demain tu remets ça !

Antoine, bien sûr… J’embrasse tout le monde et je raccroche rapidement. Je ne souhaite pas prolonger la conversation, et pas seulement à cause du coût de la communication. Je ne suis pas sûr que Catherine soit vraiment dupe de mes explications. Elle me connaît si bien…

Il est temps de manger un morceau.
Pour nourrir les 2500 personnes de la caravane, il faut beaucoup de place et de personnel. Celui-ci est en partie recruté sur place, à chaque étape, pour assurer le service. L’immense “ restaurant ” est installé sous de longues tentes berbères disposées en U. Sur les tables du buffet, au fond du U, la nourriture est très abondante et chacun peut venir se réapprovisionner à volonté. Nous avons le choix entre plusieurs entrées chaudes ou froides, plusieurs plats chauds, plusieurs fromages et desserts. C'est la même chose pour les boissons. Pour manger, on s’installe le plus confortablement possible, dans les deux branches du U, sur d’épais tapis de laine. Je découvre que les tentes vont également servir de dortoirs car un certain nombre de participants (surtout des motards, à l’évidence) ont déjà posé là leur duvet et quelques effets…

Je partage mon dîner avec des coureurs de rencontre. Ma cheville à l’air suscite évidemment des commentaires et des questions. Je réponds en prenant les choses à la légère. On parle de l’étape d’aujourd’hui, de celle de demain. Certains ont déjà examiné le road-book et évoquent le passage des premières dunes. Mais je ne m’attarde pas : j’ai encore de l’ouvrage. “ Tu manges… ” C’est fait.

La moto, à présent... Je retrouve chez Elf le même accueil très chaleureux. On me fournit l’huile nécessaire et les outils. Je constate que le remplacement quotidien est bien indispensable, tant les filtres posés hier soir (hier seulement, l’Espagne, l’Europe ?…) sont encrassés. Lampe au front (rafistolée avec de l'adhésif) et cœur à l’ouvrage, je me débarrasse assez rapidement de la vidange et du changement des filtres pour m’attaquer au gros travail. Mes réparations de fortune de la matinée ont tenu mais il faut que je consolide le tout pour tenir sans pépins jusqu'à la journée de repos de dimanche à Nouakchott. J’ai ici à ma disposition tous les outils dont j’ai besoin. Je démonte donc tout ce qui a été touché et risque de lâcher encore plus. Je redresse ce qui peut l’être, je resserre, je fixe, je renforce l’emmaillotage du carénage. Collés par-dessus les bandes grises d’adhésif, les nouveaux stickers Elf vont contribuer à maintenir l’ensemble. Je m’assure que le lapin ne peut pas se sauver…

Toutes ces opérations me prennent beaucoup de temps, toujours pied nu, avec le strap comme semelle. Il fait maintenant carrément froid et j’ai besoin de temps à autre de me souffler sur les doigts ou de me fourrer les mains sous les aisselles pour les réchauffer. Ce n’est pas grave, puisque c’est bon pour ma cheville…

Au PC course, où les résultats sont affichés à partir de 19 h, je prends connaissance de mon classement : 194ème en 5 h 35, à 2 h 14 du vainqueur, ce qui me fait dégringoler à la 158ème place au général. Ah ! sans ce trou !… Mais avec des si… Allez, ce n’est pas grave… Je récupère IriTrack et Sentinel retirés de ma moto par ceux de l’hélico.
– Ils croyaient que tu allais abandonner…

Malheureusement l'appareillage Sentinel n'a pas résisté au choc et ne peut visiblement plus fonctionner. Un court passage au stand du fournisseur me permet de l'échanger contre un neuf, moyennant quand même 45 €. Je remets tout en place. Evidemment je n'ai pas eu le temps d'assister au briefing de 21 h et je n'ai même pas pris la peine de dérouler le road-book. De toute façon je ne pourrais pas l’installer sur le lecteur démoli, alors… Désormais je vais me contenter de suivre les autres (enfin... à mon rythme, c’est décidé). Si je me perds je ne serai pas tout seul…

Quand j’ai fini, il y a longtemps que je suis seul dans le parc à motos, tout le monde est parti se coucher, sauf mes amis d’Elf qui veillent encore. Ils me donnent un sac à dos publicitaire du Dakar en remplacement du mien. Ma montre indique minuit et demi. Le départ est pour bientôt.

J’apprécie la chaleur du duvet mais je ne le ferme pas pour pouvoir laisser mon pied droit à l’extérieur. Ma cheville profitera ainsi au maximum du froid ambiant (s’il ne gèle pas il ne doit pas s’en falloir de beaucoup). D’ailleurs j’ai l’impression qu’elle a déjà un peu désenflé.

Avant de m’endormir je repense à cette journée. Mon baptême du Dakar. J'essaie de comprendre pourquoi je suis tombé. C'est très certainement une question de concentration. Je me rends compte que les difficultés d'une étape ne sont pas seulement d'ordre physique : il faut réussir à profiter des portions plus faciles pour recharger les accus, quitte à rouler un peu en dedans, pour ne pas relâcher une seconde l'attention dans les secteurs ou les situations difficiles, même sur un long temps.  Je revis très précisément le moment où j’ai décollé, l’impact, puis ce qui a suivi l’arrivée de l’hélico. En revanche je suis incapable de me rappeler la fin de la spéciale et la liaison. Seul surnage le souvenir des plaisanteries échangées à l’arrivée de la spéciale. Sur quel genre de terrain, au milieu de quel paysage ai-je roulé pendant 300 km ? Je n’en sais rien. Quelqu’un, au dîner, parlait d’un passage dans des gorges, le Ziz, je crois, mais ça ne me dit rien. J’ai été assez sonné.

Je me répète une fois de plus qu’il n’y a rien de dramatique. J’ai rencontré une fortune de course, soit, mais il n’y a pas de quoi en faire une histoire. C’est comme ça et pas autrement. Comment dit-on, déjà, par ici ? Ah oui, mektoub, je crois. Demain – non, aujourd’hui – ça va aller mieux, inch’ Allah !…

LIENS :

Consignes d'assistance aux accidentés

Moyens volants et roulants de l'organisation

Le bivouac, une petite ville

Les malles moto

Les enfants de la malle

Consignes de récupération de matériel

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Posté par michelcargo à 16:26 - 11- 3ème étape - 2 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

12- 4ème étape - 3 janvier 2006


Er Rachidia - Ouarzazate

Les portes du désert

 

Liaison : 56 km
Spéciale : 386 km
Liaison : 197 km

Total : 639 km

Présentation de l'étape par l'organisation


Mon duvet ouvert m’a empêché de bien dormir, j’ai eu froid. D’ailleurs, ce matin à 5 h, le thermomètre affiche 2° et les malles sont couvertes de givre. Je m’habille en vitesse et toujours claudicant, pied nu, je fais la queue au buffet pour le petit-déjeuner et la récupération du sac de ravitaillement, au contenu identique à celui d’hier. Beaucoup de conversations tournent autour de l’étape du jour. Plus de 600 km dont 400 de spéciale avec du sable. Comme beaucoup d’autres, j’appréhende ce terrain, que je n’ai jamais pratiqué. Mais à ma crainte se mêle l’excitation de la découverte : il y a si longtemps que je rêve de désert, de dunes à perte de vue…

De retour à ma tente, je commence à plier mon duvet. Je n’arrive pas à le rouler aussi serré qu’il l’était et je peine à le faire tenir dans son sac. Comment va-t-il rentrer dans la cantine bourrée à craquer ? Et ça recommence avec le matelas !

A ce moment-là, un énorme grondement se fait entendre dans mon dos. Un Antonov vient de mettre en route ses moteurs. Les hélices commencent à tourner et c’est aussitôt la tempête. Autour de moi, des motos tombent, se couchent les unes sur les autres. Quand l’avion pivote et commence à rouler, ma tente s’envole d’un seul coup, toutes mes affaires posées au sol s’éparpillent dans un tourbillon de poussière. Me voilà parti à cloche-pied, la cheville à l’air, cherchant à rattraper et plaquer au sol mon campement en déroute. Deux ou trois autres motards (des novices, eux aussi, pour s’être installés là) zigzaguent comme moi à la poursuite de leurs affaires, dans la lumière trouble des projecteurs qui percent à peine le nuage de poussière.

Enfin l’Antonov s’est éloigné, le calme revient. J’ai réussi à tout récupérer, mais ma cheville aurait pu se passer de cet échauffement matinal. Un coup d’œil à ma moto. Par chance, je l’ai béquillée du bon côté, elle n’est pas tombée et n’a pas été touchée par la chute de ses voisines. La loi de l’emmerdement maximum ne se vérifie donc pas toujours ?… Les pilotes accourus relèvent les machines enchevêtrées. Cris, jurons, l’ambiance est électrique.

Très énervé, je décide de ne plus me servir de ma tente et de mon matelas. C’est décidé : à partir de ce soir je coucherai sur un tapis des tentes berbères. A défaut de solitude, je gagnerai du temps, je m’épargnerai de la fatigue et du stress. Sur le Ciudad de Valencia, j'ai fait la connaissance d'Hugo Payen, de Nantes, l’un des motards assistés par Daniel Bouchon. Il m’a signalé qu’il avait de la place dans sa malle supplémentaire et qu'en cas de besoin… Je le retrouve et je me débarrasse de mon matériel désormais inutile.

Les soins d’hier soir et le froid de la nuit ont vraiment fait du bien à ma cheville. Elle reste encore très enflée, mais moins. Enfiler la chaussette ne présente pas de difficulté, mais la botte… Enfin, en serrant les dents, j’y parviens. Frais et dispos, bien reposé par une longue nuit paisible et un réveil aux violons, je suis paré pour le marathon du jour ! Aïe, un caillou vient de rouler sous mon pied au moment où j'allais enjamber la selle !

Il fait encore presque complètement nuit quand je prends le départ d’une liaison courte et sans difficulté. Mon équipement me protège bien du froid vif qui donne au ciel un éclat d’acier sombre. Je n’ai pas besoin de freiner ni de reprendre mon équilibre par un appel du pied, si bien que j’en oublie presque ma cheville.

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Dans le Tafilalet, avant Merzouga. (Maindru Photo)

Les soixante premiers kilomètres de la spéciale s’effectuent sur une piste rapide au sol ferme, sans traîtrise. Je roule à un bon rythme, sans forcer. Seul petit désagrément : mon nouveau sac à dos n’a pas de ceinture, si bien qu’à chaque secousse il se décolle de mon dos et vole au vent, mais ce n’est pas trop gênant. Les premières dunes de Merzouga sont bientôt là. Je les aborde prudemment. Deux pilotes me dépassent alors et, au premier coup d’œil, je m’aperçois que ce sont des habitués du sable, sans être des brutes. J’ai trouvé de bons initiateurs. Je prends leur roue pour bien les observer et les imiter.

Un pilotage efficace repose toujours sur une bonne faculté d’anticipation mais dans le sable c’est encore plus flagrant. Je me rends vite compte que chaque changement de direction est délicat. Il faut donc le prévoir longtemps à l’avance pour tracer une large courbe qui va amener au point voulu. Le franchissement d’une dune répond aux mêmes impératifs. Comme on ignore ce qu’il y a de l’autre côté de la crête, il est préférable de ne pas attaquer la dune de face mais plutôt en diagonale pour pouvoir continuer à rouler sur la ligne de crête si l’autre versant se révèle trop abrupt, ou même redescendre en douceur du même côté pour aller chercher plus loin un passage plus facile.

Il faut en même temps rester maître de sa vitesse et c’est tout aussi délicat. Basculer trop vite au sommet d’une dune est aussi risqué que d’arriver en bas trop lancé. L’idéal est de ne jamais devoir freiner (et surtout pas de l’avant), ce qui m’arrange bien, en fin de compte, car mon pied droit est moins sollicité.

Pour rester sur la moto et progresser sans à-coups, il faut donc en permanence chercher le point d’équilibre entre la trajectoire idéale et la vitesse optimale : se placer toujours au bon endroit à la bonne vitesse. Le motard sur sa dune est comme le surfeur sur sa vague : trop haut ou trop bas, trop rapide ou trop lent, il se fait dépasser ou recouvrir et chute, dans tous les cas. Certes, le sable amortit les chocs mais il n’est pas simple de relever la moto, avec des appuis mouvants et fuyants, et encore moins de se relancer quand la roue arrière s’enfonce jusqu’au moyeu sous les coups d’accélérateur. Je m’en rends compte en passant à côté de plusieurs coureurs qui cherchent péniblement à repartir mais que je ne peux pas aider : si je m’arrête je me retrouve immanquablement dans la même situation qu’eux sans leur être d’aucun secours. Ici c’est chacun pour soi, sauf en cas d'accident.

Un autre facteur vient compliquer encore un peu le pilotage. Les autos sont déjà là et demandent le passage : au tableau de bord, mon buzzer fait hurler ses 110 décibels. Je l’entends nettement, malgré le bruit du moteur, le sifflement du vent et l’écran du casque. Je constate l'efficacité du système Sentinel, rendu obligatoire cette année par l’organisation. Je dois m’écarter. Je réussis à m’arrêter en amont de certains passages obligés, plus étroits, pour pouvoir repartir sans difficulté dans la pente dès que la voie est libre.

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(www.marocshopnet.com)

Tout au long de ces 20 km de dunes, je prends de plus en plus d’assurance. Ce pilotage très technique me plaît et répond complètement à mes attentes. Beaucoup de coureurs détestent le sable et, avec tout ce que j’avais entendu, je craignais ce premier contact. Or, non seulement je me débrouille mais ça me plaît. Bien sûr je frôle deux ou trois fois la chute, je suis même obligé une fois de me rattraper d’un brusque appel du pied droit (aïe !), mais j’ai envie de me perfectionner. Vivement les prochaines dunes, j’en redemande.

Les meilleurs motards sont très loin devant moi et je ne peux pas les observer, mais je ne me prive pas d’admirer la maîtrise des premiers pilotes auto, dont les trajectoires épousent au plus juste la courbe des dunes, sans hésitation, sans temps mort, dans un élan toujours renouvelé, avec parfois des attaques plus franches perpendiculaires à la pente, pour éviter les tonneaux au sommet. Entre la grâce des enchaînements et la puissance des attaques, il y a de la danse dans ce pilotage-là.

Dans certains passages, j’ai la surprise de découvrir une vraie foule sur les pentes voisines, comme jamais encore nous n’en avons vu depuis l’arrivée au Maroc. En plein désert ! Il est vrai que le grand erg de Merzouga est facilement accessible à partir d’Erfoud et Rissani. Beaucoup de Marocains se sont donné rendez-vous ici pour le spectacle, et il doit bien y avoir aussi un certain nombre d’invités de l’organisation ou des sponsors, comme il en vient chaque jour sur le rallye.

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(Collection M. Guesdon)

Dans les derniers kilomètres, des bouquets de palmiers occupent le bas des pentes, parfois ensablés jusqu’à mi-tronc par le déplacement des dunes. Motos et autos sont éparpillées sur un large front pour trouver les meilleurs passages. Comme l’orientation des dunes varie, on a parfois l’impression que tous ces insectes bourdonnants et multicolores vont à la rencontre les uns des autres, sans qu’une direction dominante se dessine nettement.

Tout se décante bientôt et pour les 250 derniers kilomètres de la spéciale nous retrouvons le terrain “ sinueux rapide ” annoncé par l’organisation. J’ai franchi mes premières dunes sans une chute, en prenant même un vrai plaisir à piloter d’une façon toute nouvelle. La température est agréable, le soleil brille maintenant sur un sol noir aux éclats de mica. Tout va bien, en tout cas bien mieux qu’hier à la même heure. Le Lac Rose est encore loin mais le GPS indique le sud. C’est tout bon. L’absence de road-book ne me gêne pas : le terrain est suffisamment dégagé pour que, la plupart du temps, j’aie en ligne de mire le nuage de poussière de la moto que je rattrape ou de la voiture qui vient de me dépasser. Et même si, par hasard, j’ai l’impression d’être seul, les roues des voitures ont suffisamment chassé les petits cailloux pour que leurs traces restent parfaitement lisibles. La vitesse couche en arrière les oreilles du lapin mais il n’a pas froid aux yeux et avale les kilomètres de désert comme poignées d’herbe tendre.

A trois reprises je coupe mon élan pour proposer mon aide à des concurrents à l’arrêt sur le bord de la piste. En réalité ils ne sont pas en difficulté, ils cherchent seulement à se reposer. L’un d’eux s’étonne :
– Pourquoi t’arrêtes-tu ? Je n’ai pas fait signe. Tu vois bien que je n’ai pas de problème.
Sa réflexion m’aide à mieux discerner les codes tacites entre coureurs. Je continue d’apprendre.

Au contrôle de ravitaillement, je prends mon temps. Je dépasse largement le quart d’heure qui sera neutralisé dans mon temps de course mais depuis hier cela n’a plus aucune importance. J’ai renoncé pour de bon, cette fois, à toute prétention de classement. “ Tu iras au bout… ” Mais oui, Annie, sans aucun doute.

Le bout de la spéciale, je l’atteins vers 15 h 30.
– Alors, cette étape ?
– Impeccable ! Que du bonheur !

Laurent est ravi. Moi aussi, même si mon temps de 7 h 05' doit correspondre à une moyenne modeste, de l’ordre de 55 km/h. Je ne m’attarde pas car il reste encore 200 km, avec la traversée de nombreux villages, et je veux arriver à Ouarzazate avant la nuit.

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Pendant plus de cent kilomètres, la route suit la rive droite du Draa. La vallée est très habitée, l’oued est bordé, presque tout le long, de palmeraies et de jardins. Sur la rive opposée, un peu en retrait, s’égrène un chapelet de villages fortifiés, de casbahs dont les contours se détachent nettement dans la lumière déclinante. Je me remplis les yeux de toutes ces couleurs : le vert des palmiers et des jardins, le bleu pâle du fleuve, l’ocre plus ou moins clair du sol et des bâtiments de terre, la ligne plus sombre, tranchée net, des falaises qui dominent la vallée, et le bleu intense du ciel d’hiver, le tout doré par le soleil de fin d’après-midi.

Attention à la route, quand même ! Les lignes droites sont rares. Ce n’est pas comme les villages, tous limités à 50 km/h, sans panneaux. Même si l’écran du GPS me donne ma vitesse, sans road-book je dois me montrer particulièrement attentif car je ne peux pas savoir où commence et finit exactement chaque zone limitée. Je calque donc mon allure sur celle des autres coureurs avec qui je roule en petit peloton, comme souvent en liaison. Des enfants nous regardent passer, ni hostiles ni très intéressés. Sur le bas-côté, quatre femmes en noir, voilées jusqu’aux yeux, marchent vers un village. Elles portent sur la tête d’énormes fagots de branches sèches. Dans un jardin, une autre puise de l’eau en actionnant un grand balancier. A la sortie d’un village, un petit marabout éblouissant de blancheur au milieu d’un champ de petites pierres plates verticales : un cimetière. Après la liaison au départ de Nador, c’est la seconde zone vraiment peuplée que nous traversons mais hier matin il faisait nuit et je n’ai rien vu (hier matin ! incroyable…).

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Dans la vallée du Draa. (Collection M. Guesdon)

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Dans la traversée de Zagora, j’ai juste le temps d’apercevoir un grand panneau : “ Tombouctou, 52 jours de chameau ”. Après Agdz, à la grande rue bordée d’arcades, le paysage devient plus montagneux. Je suis très gêné par le soleil de face, d’autant plus que l’écran de mes lunettes a beaucoup souffert de la poussière de ces deux derniers jours. Il n’est pas vraiment rayé mais s’est beaucoup terni et opacifié, si bien qu’avec le soleil… J’ai prévu de le remplacer une fois, pendant la journée de repos, mais je me rends compte qu’il faudrait un changement quotidien. Encore une chose à retenir, si je reviens un jour sur le rallye. Je décide de procéder au remplacement dès ce soir. Je me débrouillerai bien pour trouver d'autres écrans neufs d'ici Dakar. Je m’arrête pour dévisser la visière de mon casque et la régler aussi bas que possible, mais cela ne change pas grand-chose. J’essaie de baisser la tête autant que je peux mais, dans cette position, les cervicales deviennent vite douloureuses et comme il n’est pas possible de rouler longtemps sans lunettes, je prends mon mal en patience.

Au bord de la route, un motard me fait signe. Je m’arrête. Il me montre son pneu arrière déjanté. Les pneus de toutes les motos, pour éviter les crevaisons, sont garnis d’un “ bib-mousse ”. Ce gros boudin de mousse polyuréthanne compacte remplit le pneu et assure une pression constante d’environ 800 g. Le sien s’est désagrégé et ne tient plus du tout le pneu. Le poids et la puissance de sa moto, une 660 KTM, ont dû provoquer un échauffement progressif et la dégradation irréparable du bib-mousse. Je ne peux malheureusement rien faire car je n’ai pas, moi non plus, de chambre à air en réserve. Pas de chance, le copain…

Un commissaire me signale, au pointage d’arrivée, que je me suis trouvé trois fois en excès de vitesse dans la vallée du Draa, entre 52 et 54 km/h. J’explique que sans road-book ni compteur… Je m’en tire sans pénalité pour cette fois.

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Au bivouac, je commence à prendre mes habitudes. Premier arrêt chez Elf pour la récupération de ma malle. Tout en parlant, je tire sur la fermeture éclair de ma veste pour me mettre à l’aise. Je parviens à grand-peine à gagner quelques centimètres, mais ça bloque.
– On voit que c'est ton premier Dakar. Tiens, prends ça.

On me tend une bombe de dégrippant-rénovateur, que je dirige vers les crans de la fermeture. Effectivement, ça va beaucoup mieux et la glissière fonctionne à nouveau normalement. Je connaissais les risques de la poussière pour la mécanique, mais je n’avais pas pensé à cet inconvénient pour moi.

Sortie de la botte pour la douche, ma cheville me fait vraiment très mal. Pour tout arranger, le sol autour des pistes goudronnées est composé d’assez gros cailloux qui roulent sous les baskets. J’aurais bien besoin de béquilles…

Par rapport à hier, la file d’attente s’est allongée à l’entrée du PC médical. Le médecin a déjà repéré ma démarche. A la vue de ma jambe noire et de son enflure, il laisse échapper une franche grimace.
– On ne peut pas dire que ça s’arrange. Tu n’as pas trop mal ?
– On fait aller.
– Tu as bien pris les anti-inflammatoires ? Ils ne t'ont pas dérangé ?
– Aucun problème.
– Il faut continuer. Les antalgiques aussi. Va voir le kiné, maintenant.

Je retrouve les bienfaits de l'application cryogénique et des massages. Je plaisante avec le kiné qui s’occupe de moi en prenant tout son temps, comme hier.

Je ressors et m’éloigne – péniblement, à tout petits pas – pour avoir un peu de silence, tout relatif. C’est l’heure de la famille. Surprise renouvelée : la communication passe très bien. Catherine et Antoine ont retrouvé Thibaut à la maison.
– Dis, Pascal, tu ne m’avais pas parlé d’entorse…
– Comment sais-tu ça ?
– Internet. Alors ?…
– Ça va, ça va bien. L’étape s’est très bien passée. Je ne suis pas tombé une seule fois, même dans le sable, et je n’ai pas forcé, j’ai assuré tout le temps. Tout va bien, je t’assure.

Aïe ! mon pied droit vient de heurter une pierre. Je retiens un cri. Bises à tous les trois. Bon courage pour la reprise du travail, demain. Invoquant le coût de la communication, j’abrège la conversation.

Au PC course, comme chaque soir depuis Lisbonne, je rencontre les journalistes d’Europe 1, RTL et RMC, qui semblent m’avoir à la bonne. Je leur ai raconté hier soir mes mésaventures et ils viennent aux nouvelles. Nous commentons mon classement : 154ème, quarante places de mieux qu’hier, ce qui m’en fait regagner neuf au général, mais chaque jour mon écart avec le premier augmente : presque trois heures aujourd’hui pour une spéciale que je n’ai pourtant pas trop mal négociée. J’accuse 5 h 34’ de retard au général. J’imagine la déception d’Antoine…

Aujourd’hui la moto n’a pas souffert. Une vérification rapide suffit à constater que tout est en ordre. Je me contente donc de procéder à la vidange et au remplacement des filtres. Chez Elf, on s’inquiète de l’état de ma cheville, on m’encourage. Avant le départ j’étais sceptique sur la nature même du “ soutien psychologique et moral ” promis aux motards participant comme moi au trophée Elf, en plus de l’assistance logistique et technique. Depuis hier je sais que cette aide, sans chichis, est bien réelle. Une vraie attention, une vraie chaleur humaine, tout simplement. Un coureur m’a appris hier soir que le responsable du stand s’appelle Renaud Atlas (ah ! les fines allusions qu'il a dû entendre !). C’est rien moins que le responsable du département moto chez Elf. Sa modestie et sa simplicité me le font d’autant plus apprécier.

Pendant que je travaille sur la moto, plusieurs pilotes s’arrêtent près de moi, me questionnent sur mon état et celui de ma machine, commentent l’étape du jour. Ce sont des concurrents qui bénéficient d’une assistance. Pendant que leurs mécanos s’activent sur leur machine, dans la partie du bivouac qu'ils ont choisie, ils ont le loisir de se promener tranquillement, de se détendre, de s’arrêter causer ici ou là. Les amateurs dans mon genre, eux, ne pensent qu’à enchaîner le plus vite possible toutes les opérations afin de ne pas se coucher trop tard et de pouvoir récupérer. Nous sommes dans la même course mais pas tout à fait dans le même monde.

Sous les tentes berbères, je prends ma place dans la file, ce qui me donne le temps d’observer, tout en conversant avec mes voisins. Dans un angle, un petit orchestre local distille une musique quelque peu lancinante. Le personnel marocain est nombreux pour servir, changer ou réapprovisionner les plats, remplacer les sacs poubelles au fur et à mesure qu’ils se remplissent. Parmi ceux qui me précèdent, j’en vois certains remplir leurs assiettes de carton d’une quantité considérable de nourriture. Comment vont-ils ingurgiter tout cela ? Dans le même temps, j’en vois d’autres qui ont fini de manger et viennent jeter à la poubelle des assiettes encore à moitié pleines. Je surprends un bref échange en arabe ou en berbère entre deux serveurs qui ont vu la même chose que moi. Les visages sont fermés, les regards durs, chargés d’un mépris que je comprends sans peine… Mal à l’aise, je prends pour moi juste le nécessaire. Si j’ai encore faim tout à l’heure, eh bien je reviendrai faire la queue…

Ce soir encore je me dispense du briefing. Comme ce matin, je trouverai bien demain quelqu'un qui me donnera le code du jour pour le fonctionnement du GPS... Je récupère mon duvet et je viens m’installer sous une tente berbère, presque à une extrémité du U. Dispersés en plusieurs endroits, nous devons bien être une centaine à préférer les tapis de laine à une installation personnelle aléatoire sur le sol caillouteux. Certains ont monté leur tente individuelle sous la grande tente mais la plupart ont, comme moi, étalé leur duvet directement sur les tapis.

L’inconvénient, c’est qu’il y a encore beaucoup de lumière et de bruit, et je n’ai jamais pu m’habituer aux boules Quiès. J’avale un demi Lexomyl, je m’enfouis dans mon duvet, cheville comprise. Trouver la meilleure position… Ne pas tenir compte du brouhaha… Faire le vide dans ma tête… Il doit être 22 h. Si j’arrive à dormir cinq heures ça ira, c’est ma ration…


LIENS :

Une journée type sur le Dakar

La vie au bivouac

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Posté par michelcargo à 16:27 - 12- 4ème étape - 3 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

13- 5ème étape - 4 janvier 2006


Ouarzazate - Tan Tan

It's a long, long way...

 

Liaison : 187 km
Spéciale : 350 km
Liaison : 282 km

Total : 819 km

Présentation de l'étape par l'organisation


J’ai réglé la sonnerie de mon téléphone sur 3 h 30 mais, une fois de plus, je n’en ai pas besoin. Comme les premiers départs doivent avoir lieu vers 4 h, je suis réveillé bien avant par les bruits du petit-déjeuner et les ronflements des moteurs : des véhicules d’assistance partent pratiquement à toute heure. En réalité il y a toujours du bruit. Dans un demi-sommeil, je m’accorde une petite grasse matinée : il suffit que j’aie le temps de ranger mes affaires, de m’asperger d’un peu d’eau, de prendre tranquillement mon petit-déjeuner et de m’équiper avant de retrouver ma moto et d’être à l’heure dite sur la ligne de départ, vers 5 h.

Me chausser s’avère un peu long et surtout douloureux mais, une fois la botte droite refermée, ça va mieux. On verra bien ce soir…

Plus de 800 km devant mon carénage de guingois : il ne va pas falloir chômer. Mais il n’y a pas de raison que ça se passe plus mal qu’hier et j’espère bien arriver avant la nuit. Assez rapidement je me retrouve dans un groupe d’une dizaine de motos. Nous roulons en file indienne, ni trop près pour ne pas risquer la collision, ni trop loin pour pouvoir profiter des avantages de rester dans les roues. Quand le pilote de tête est un peu fatigué d’ouvrir la route il passe le relais à un autre, comme les cyclistes en peloton. Il est beaucoup moins fatigant de progresser ainsi en groupe, surtout la nuit, que de rouler seul : les feux rouges donnent de bons points de repère, permettent d’anticiper les ralentissements. C’est d’autant plus appréciable sur une route comme celle de ce matin, montagneuse et sinueuse.

Bien avant la fin de la liaison nous sommes rattrapés par les voitures. Celles-ci vont toujours très vite, même en liaison. Les pilotes des grosses écuries cherchent à gagner le plus rapidement possible le départ de la spéciale. Cela permet de vérifier une fois encore tous les réglages, et de se reposer avant les sections chronométrées. Nos buzzers n’en finissent pas de se manifester et nous laissons le passage, quitte à couper parfois notre allure, ce qui complique le pilotage et provoque un peu de stress. Cependant, sur route, la cohabitation entre autos et motos ne se passe pas mal, en principe.

En principe seulement, ce matin… Le ciel commence à s’éclaircir légèrement sur notre gauche mais il fait encore très sombre. Des éclats de gyrophare, sur l’avant, nous alertent. A la sortie d’un virage, nous nous arrêtons près d’un 4 x 4médical. Les médecins sont penchés sur un motard à l’évidence assez gravement blessé. J’entends : “ Les deux fémurs… ” Sur le bas-côté, près de la moto démantibulée, est garée une des premières voitures qui nous ont dépassés, la calandre enfoncée. Son pilote, croyant s’être trompé de route, a fait demi-tour, est revenu en arrière… C’est trop bête : se blesser au cours d’une spéciale, dans une chute, soit, chacun est responsable des risques qu’il prend, mais finir le rallye ainsi, pendant une liaison…

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Annoncé comme “ technique sinueux ”, le début de la spéciale se révèle très difficile. Il n’y a guère de risque de s’égarer car la piste à suivre est le seul passage possible dans un terrain plutôt montagneux. Mais il s’agit d’une piste au sol très inégal, truffée d’innombrables rochers de toute forme et de toute taille. A certains endroits ils dépassent nettement la garde au sol d’un 4 x 4 et je me demande comment les voitures vont réussir à passer, malgré tous leurs blindages et leurs suspensions renforcées. Je progresse à une vitesse très modeste, de l’ordre de 20 à 30 km/h. Par moments la piste franchit de petits cols et décrit des lacets. Un peu comme dans le sable il est risqué de s’arrêter car il est délicat de repartir : il y a toujours une pierre qui bloque une roue. Il faut pourtant trouver le passage qui va permettre de se relancer…

Oups ! pour ne pas perdre l’équilibre il faut bien se rattraper du pied de temps en temps. Et quand c’est le pied droit… Chaque choc provoque un nouvel élancement dans ma botte. Heureusement il n’y a pas de ravin et comme ma vitesse est réduite je ne souffre pas, en plus, de vertige. Il ne manquerait plus que ça !

Il est près de 10 h quand, enfin, la piste débouche en terrain plus plat. Il y a presque deux heures que je roule et je n’ai parcouru qu’une cinquantaine de kilomètres, très éprouvants physiquement, sur les 350 chronométrés. Le sol reste très caillouteux mais la taille des pierres, plus homogène, a diminué. Pendant une heure je reprends une vitesse beaucoup plus soutenue malgré quelques passages encore un peu délicats. Les voitures m’ont à nouveau rejoint et, sur ce terrain, passent très vite. Leurs roues font gicler les petits cailloux et soulèvent un peu de poussière.

Vers 11 h, je perçois quelque chose d’anormal : la moto saute, part de l’arrière, même sans avoir heurté de pierre. Je m’arrête et constate que le pneu arrière commence à sortir de la jante. Il m’arrive la même chose qu’au coureur d'hier soir au bord de la route : le bib-mousse s’est dégradé et n’assure plus le contact du pneu avec la jante. Et moi qui croyais que cela ne pouvait pas m’arriver, que ce genre d’incident ne pouvait toucher que des motos plus puissantes… Les chocs répétés sur les rochers ont dû échauffer le bib-mousse peut-être détérioré par ma cabriole d’avant-hier. Quelles que soient les explications, me voilà bien ! Il reste encore plus de 150 km avant la fin de la spéciale et près de 500 pour aller jusqu’à Tan Tan. Je n’ai pas d’autre choix que de continuer, mais ça ne va pas être du gâteau. Je repars donc à vitesse lente, très inquiet pour la suite.

Quelques kilomètres plus loin je retrouve une voiture immobilisée. C’est une BMW officielle qui m’a dépassé avant mon arrêt. Le pilote (un émir arabe) et son copilote sont penchés sur le moteur apparemment hors service. Je m’arrête pour leur demander de l’aide. Ils me prêtent un gros démonte-pneu avec lequel je replace le pneu sur la jante. Merci.

Malheureusement, à peine suis-je reparti à vitesse normale que la moto fait un écart : le pneu recommence à déjanter. Il faut pourtant rouler, mais plus lentement. On verra bien… Un peu plus loin, la nature du sol change complètement : il n’y a plus vraiment de piste tracée, je roule sur une surface dure sans aucune aspérité. Il doit s’agir d’un ancien lac salé comme celui où se déroulent les records de vitesse, aux USA. J’en profite pour redonner des gaz et atteindre les 80 km/h.

Ce n’est pas vraiment une bonne idée. Tout à coup la moto part dans une embardée terrible que je rattrape à grand-peine, heureusement sans tomber. Je m’arrête pour constater que le pneu a complètement déjanté du côté droit. Il ne reste plus du bib-mousse que quelques lambeaux ridicules et inutiles. Le pneu lui-même est encore intact mais il a arraché la durit : je n’ai plus de frein arrière. Ce n’est pas grave, à la vitesse à laquelle je vais rouler maintenant, le frein avant me suffira bien, et puis ça reposera ma cheville !

Pour mieux contrôler la moto, je dois en permanence piloter debout. J’évalue la largeur du lac salé à trois ou quatre kilomètres. Je place la moto en appui sur le flanc du pneu sorti de la jante, à droite, et je tire tout droit, à 45° de l’axe de ma route, pendant deux kilomètres environ. Pratiquement à l’arrêt je vire à 90° pour revenir de l’autre côté, et ainsi de suite. J’ai l’impression d’être un skipper qui tire des bords carrés pour remonter au vent. Je m’efforce de maintenir le bon cap en gardant l’œil sur les voitures et motos que je croise de loin. Ce n’est pas le moment de me perdre.

Le soleil est maintenant au plus haut. Loin devant, je m’aperçois que l’ancien lac est prolongé par un vrai, bien visible. Distinctement je vois l’eau miroiter. Le bleu clair, presque blanc, contraste avec la surface noire vitrifiée, parsemée de cristaux de sel, sur laquelle je roule… Mais depuis que j’ai découvert ce plan d’eau je devrais le distinguer plus nettement et pourtant il reste toujours aussi lointain. Je comprends alors que je viens de rencontrer mon premier mirage. Bien sûr je n’ai pas cru voir de palmiers au bord de l’eau mais je me suis quand même bien laissé prendre, comme les Dupondt au Pays de l’Or noir. Bon, je ne suis pas là pour relire Tintin…

D’ailleurs la belle surface lisse se termine et je retrouve une piste caillouteuse. Tout de suite c’est l’enfer. Debout sur les repose-pieds, tout en essayant de soulager au maximum ma cheville blessée, je dois sans arrêt contrôler les écarts de la moto. Je ralentis – jusqu’à m’arrêter parfois – chaque fois qu’une voiture déclenche le buzzer. Heureusement l’espace est dégagé et les pilotes se rendent certainement compte que je suis en difficulté. Ils passent au large pour ne pas m’accrocher. Il me faut faire quelque chose : jamais je ne tiendrai comme cela jusqu’au bout. Et j’irai au bout ! Ça ne se discute pas.

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Je m’arrête une nouvelle fois au bord de la piste. Je béquille la moto et, une par une, j’entasse des pierres sous le sabot de protection du moteur. Au moins ce ne sont pas les matériaux qui manquent : je n’ai que l’embarras du choix de la forme et de la grosseur. Petit à petit, en faisant levier d’un côté puis de l’autre, je glisse un caillou sous la béquille, un autre sous le sabot, et je parviens à caler solidement la moto assez haut pour pouvoir démonter la roue arrière.

Et maintenant ? Comment remplacer le bib-mousse ? Avec des petits cailloux ? Facile à faire, ce n'est pas le matériau qui manque, mais je ne vois pas comment ça pourrait tenir, sans parler du poids. La seule possibilité, avec ce que j’ai à portée de la main, c’est de bourrer le pneu avec cette espèce d’herbe dure qui pousse en touffes entre les pierres. J’entreprends donc la cueillette et cela me rappelle cette vieille dame de Saint-Prouant qui arrachait à poignées l’herbe du fossé pour ses lapins. A propos de lapin : celui d’Antoine surveille les opérations, placide.

Mes mains sont déjà douloureuses, tétanisées par la crispation sur le guidon pour tenir la moto. Poignée après poignée, je glisse l’herbe, les brindilles dans le pneu. C’est qu’il en faut ! De la main gauche – la bonne – je tasse tant que je peux pour remplir tout le volume qui, peu à peu, se comble. Avec mes tournevis, je réussis à replacer le pneu sur la jante. Vue ainsi, la roue semble normale. Je sais bien que mon rembourrage n’a rien à voir avec le gonflage d’une chambre à air ou la densité d’un bib-mousse, mais c'est mieux que rien. Evidemment il s’en faut de beaucoup pour que je puisse rouler à vitesse normale mais il faudra bien que ça suffise. Pourvu que ça ne cogne pas trop dur !…

Je prends une photo de la moto sur son cric de pierres puis je remonte la roue et je déjeune. Saucisson, pâté, chips, une pomme. L’après-midi est entamé et il doit me rester une trentaine de kilomètres avant le contrôle de ravitaillement situé – je m’en suis fait la remarque hier soir – à 400 km de Tan Tan. Tu iras au bout, Pascal.

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Pendant le bourrage du pneu à l'herbe. (Collection P. Rigaudeau)

Je retrouve des conditions de roulage plus acceptables, favorisées par un terrain pas trop difficile. Compte tenu du kilométrage restant, je calcule que, pour arriver à Tan Tan avant minuit, délai de rigueur pour ne pas être mis hors course, je vais devoir rouler en moyenne entre 45 et 50 km/h, comme en ce moment.

J’arrive sans embûche au ravitaillement. Je réponds à quelques questions sur les raisons de mon retard, j’explique ma réparation, mais je ne traîne pas au-delà du quart d’heure réglementaire. 400 km à 45 km/h, ça me fait arriver à… Tu iras au bout, Pascal !

Une vingtaine de kilomètres plus loin, la moto recommence à quitter brusquement sa trajectoire. L’herbe a dû se tasser, s’émietter, elle ne tient plus le pneu qui s’écrase alternativement d’un côté puis de l’autre, mais sans déjanter en raison de ma faible allure. Tant pis, je continue. Je vais rouler à plat, c’est tout. Je ne vais pas à nouveau perdre plus d’une heure pour devoir recommencer encore et encore… Je m’efforce de rester au milieu de la piste quand c’est possible, pour rattraper plus facilement les départs au lof à bâbord ou à tribord. Mais je ne suis pas seul en piste. Des voitures me dépassent encore et surtout les camions, à leur tour, m’ont rejoint.

Je constate que le système Sentinel ne fonctionne pas toujours parfaitement : certaines autos surgissent parfois à côté de moi sans que le buzzer se soit fait entendre. A trois ou quatre reprises une aile me frôle et je sens une brusque montée d’adrénaline. Heureusement les pilotes font très attention : ma trajectoire zigzagante les alerte et ils n’essaient pas de passer en force. J’imagine ce que pilote et copilote peuvent se dire en voyant ce scarabée fou devant eux : “ Encore un qu’on ne reverra pas ! Déjà beau s’il termine la spéciale… ” J'anticipe mieux l'approche des camions grâce à leurs très puissants avertisseurs à dépression, mais je suis souvent obligé de m’arrêter pour leur faire place.

En fait, plus le temps passe et moins on me dépasse. Il ne doit plus rester grand monde derrière moi. J’en éprouve un peu moins de stress mais pas moins de fatigue. Je commence à être sérieusement ankylosé de partout. Je dois m’asseoir de temps en temps pour soulager mes muscles mais cela m’oblige à ralentir car il est plus difficile ainsi de contrôler la moto. Je ne risque aujourd’hui aucune pénalité pour excès de vitesse.

Pour tout arranger le soleil est maintenant très bas, ce qui m’oblige à une tension supplémentaire. La boule rouge disparaît assez vite derrière les montagnes qui barrent l’horizon, à l’ouest. La piste va-t-elle s’engager dans ces montagnes avant la fin de la spéciale ?… Non, l’arrivée – enfin ! – est jugée juste avant. Je roule depuis plus de treize heures.
– 10 h 10’ 34”. On ne t’attendait plus !

Laurent a peine à croire que je roule à plat depuis la fin de la matinée.
– Il reste 300 bornes. De nuit. Tu continues ?
– Je ne vais quand même pas m’arrêter ici ! Tu as vu un hôtel, toi ?

Je m’informe sur la route à suivre. Il me rassure :
– C’est tout droit pendant 100 km jusqu’à Bouizakarne. Enfin, tout droit… Je veux dire que tu suis la même route. A Bouizakarne tu tournes à gauche, sur la N1, et c’est direct jusqu’à Tan Tan, ça descend toujours. Allez, merde à toi…

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Je m’engage sur la route goudronnée et aussitôt la moto part brusquement à gauche. Même si la surface de la chaussée est plus lisse et régulière le pilotage ne va pas être plus facile que sur la piste, au contraire : je n’ai plus aucune possibilité de profiter d’une trace creusée ou d’un petit renflement de terrain pour mettre la roue en appui, si bien que le pneu à plat peut à tout moment passer d’un côté ou de l’autre de la jante et provoquer une embardée.

La nuit est presque complète quand je parviens à un premier village. Un néon jaunâtre signale un petit garage-épicerie-station-service. Je demande si je peux acheter une chambre à air (je ne le dis pas mais je suis prêt à payer cher). Il n’y en a pas. Un deuxième village, un troisième, dans la nuit. Nouvelles déceptions. Et si j’enlevais carrément le pneu pour rouler directement sur la jante ? Non, impensable sur une telle distance.

Pour la première fois j’envisage l’abandon. Je réalise que je ne suis pas du tout sûr d’arriver avant minuit, que tous mes efforts risquent de ne servir à rien. Mais je ne veux avoir aucun regret. Je ne veux pas me dire, demain ou plus tard : “ Si j’avais continué j’y serais peut-être arrivé… ” Je n’ai peut-être qu’une chance infime de pouvoir continuer demain mais, pour la jouer, je dois aller au bout. Au bout de l’étape, au bout de moi-même, comme quand je courais le cross, en scolaire, ou que je pratiquais le vélo. Ce n’est pas du masochisme mais j’ai toujours aimé me faire mal dans le sport, j’ai toujours trouvé dans le dépassement de moi-même une intense satisfaction. Et dire que certains n’arrivent pas à comprendre ce plaisir de l’effort !…

Ce n’est pas trop le lieu ni le moment pour philosopher. Je comprends ce qu’a voulu dire Laurent en parlant de la route. Il s’agit d’une route de montagne, avec de nombreux virages plus ou moins serrés et des changements de pente fréquents. Le paysage doit être bien plaisant, de jour. Y a-t-il des précipices ? J’occupe encore autant que possible le milieu de la route pour anticiper les dérobades du train arrière. Mon phare n’a qu’une portée limitée (le phare supplémentaire cassé dans ma chute me manque terriblement) et rouler seul demande beaucoup plus d’attention qu’en groupe. Je repense à la liaison de ce matin, à l’accident du copain. Mais la nuit présente au moins l’avantage de m’aider à voir de loin les phares des autres véhicules, dans les deux sens. Chaque fois que je vais en croiser un ou que je vais me faire rattraper je me range sur le bord de la route. Heureusement la circulation est rare. Sur les cent premiers kilomètres, je suis rejoint par quelques véhicules “ civils ”, deux motos, une voiture et deux camions de la course. Sans doute des concurrents tombés en panne qui ont réussi à réparer…

Je passe Bouizakarne vers 21 h. Une pancarte à la sortie, sur la N1 : Guelmim 41 km, Tan Tan 166 km. Ouh là là ! ça va être vraiment dur de rentrer dans les temps. Mais, encore une fois, je n’ai pas le choix. Il n’y a pas de raison de s’énerver, de se mettre en colère, les choses sont comme elles sont et je dois continuer.

Peu après Bouizakarne je m’arrête une nouvelle fois pour laisser passer une voiture qui arrive dans mon dos. Elle s’arrête aussi. C’est Laurent et les autres contrôleurs de fin de spéciale. Ils prennent de mes nouvelles, m’encouragent et surtout dissipent ma peur de me perdre.
– Tu ne peux pas te tromper, c’est la seule route et c’est beaucoup plus facile que ce que tu viens de faire.
Comme à l’arrivée de la spéciale ils m’offrent une bouteille d’eau. Il y a bien longtemps – depuis le début de l’après-midi – que mon camel-bag est vide et que je n’ai plus une goutte d’eau de réserve sur la moto. Je meurs de soif.

Et s’il n’y avait que la soif ! Chacun de mes muscles est douloureux. J’ai beau varier les positions, chaque geste, chaque posture provoque des élancements, des tiraillements, des écrasements, des engourdissements sans cesse renouvelés. Mes yeux gonflés me brûlent. Et puis une nouvelle réjouissance s’est ajoutée au menu depuis quelques dizaines de kilomètres. Je suis bien obligé de m’asseoir de temps à autre pour soulager mes bras, mes jambes, mon dos, mais maintenant ce sont mes fesses qui me donnent du souci. Je suis pourtant très bien équipé : sous le pantalon de cross je porte un cuissard de cycliste renforcé de peau de chamois, ma selle de cuir retourné (quand elle n’est pas mouillée !) facilite le glissement, le gel qui la garnit amortit les chocs. Mais malgré tout cela j’ai le derrière en feu, à tel point que je ne peux plus m’asseoir normalement, le dos droit, bien en ligne sur la selle. Je me déhanche donc, tantôt à droite, tantôt à gauche, pour faire reposer le poids de mon corps sur le bas de la cuisse posée en travers. Pas très esthétique ni très pratique pour maîtriser une moto folâtre, mais à la guerre comme à la guerre… N’empêche : chaque fois que je me relève, j’ai l’impression que le glissement du cuissard emporte des lambeaux de peau douce.

Ne pas me laisser aller, ne pas flancher… Je porte sans cesse les yeux sur l’écran du GPS. Depuis un moment je parviens à garder une vitesse pratiquement constante de 51 km/h. Régulièrement je vérifie l’heure et tous les quarts d’heure je fais le point. Un peu de calcul mental : pendant 15 mn j’ai roulé à 51 km/h… j’ai pris cette route il y a 45 mn et compte tenu de mon arrêt avec les contrôleurs, depuis Bouizakarne j’ai donc dû parcourir… avant Guelmim il doit me rester… je devrais y être dans 5 mn…

Six minutes plus tard je traverse Guelmim. La tête, au moins, n’est pas encore trop atteinte ! Le temps d’apercevoir une grande place déserte, deux ou trois cafés éclairés, de grandes maisons carrées, une Land Rover de la Gendarmerie royale, quelques ombres, et je retrouve à nouveau la route vide. La solitude du rouleur de fond. Cuisse droite… cuisse gauche… debout… Une embardée plus brutale que les autres… Alors, lapin, tu dors ?

La lune s’est levée. Voyons, orienté dans ce sens-là, le croissant forme la boucle d’un… P, c’est donc le… premier quartier… oui, c’est bien ça. Est-ce qu’ils la voient de la même façon, à La Roche ?… Ils doivent s’inquiéter. Grâce à internet ils connaissent probablement déjà mon résultat à l’étape et se demandent sans doute où je suis, pourquoi je n’ai pas téléphoné. J’imagine ton angoisse, Catherine, ta mâchoire crispée… J’appellerai demain matin, sans faute, pour te rassurer…

Je continue de regarder l’écran du GPS, je consulte tour à tour ses quelques fonctions. La plupart du temps, le compas numérique affiche un cap qui varie autour de 230 à 240°. Sud-Ouest. Si je connaissais la carte du ciel je pourrais nommer beaucoup de galaxies car la nuit est claire. Je poursuis mes calculs… A ce rythme je ne devrais pas arriver beaucoup après minuit. Que va-t-il se passer ? Vont-ils appliquer à la lettre le règlement et me mettre hors course à partir de 00 h 01 ? Si je n’ai que quelques minutes de retard je dois avoir une chance d’être repêché, comme les coureurs du Tour de France dans une étape de montagne… Ils ne peuvent quand même pas me jeter après la journée que je viens de passer !

Mais voilà que j’en parle comme si elle était déjà finie… Attention, ne rien lâcher, rester concentré jusqu’au bout, malgré les cuisses dures, les bras raides, les doigts gourds, et ces fesses qui m’arrachent un cri à chaque changement de position. Cuisse droite… Qu’est-ce que c’est exactement qu’une escarre ?… Cuisse gauche… C’est sûrement ce que j’ai… Et comment ça se soigne ?… Aïe !…

Minuit moins cinq. Là-bas, devant, une lueur. Tan Tan, c’est sûr, il n’y a pas de mirages la nuit ! Au fur et à mesure que j’approche la lumière devient plus vive, je commence à distinguer les silhouettes d’immeubles de trois ou quatre étages. A minuit cinq j’entre en ville. A cette heure-là, et pour moi seul, nul besoin de gendarmes aux carrefours. Je quitte la ville avant minuit et quart. Je suis arrivé, je l’ai fait, j’ai tenu ! Vite, le bivouac !

A ce moment j’aperçois le fléchage de la course. Bivouac à 10 km ! La moto part brutalement à droite. Je la rattrape de justesse. Ce n’est pas possible ! Je me croyais au bout. Tout est foutu, maintenant il n’y a plus de doute. Tout ce mal pour rien !… A la brûlure de la fatigue s’ajoute celle de larmes de rage. Ces dix kilomètres sont interminables, les plus longs de toute cette étape. Vingt heures sur la moto pour aboutir à cet échec… Je suis allé au bout. Au bout de mes forces, de ma volonté, de mon énergie. Jamais je ne me serais cru capable d’endurer ce que je viens d’endurer, et pendant si longtemps. Je voulais connaître mes limites. C’est gagné. Mais je ne verrai pas Dakar.

~~
~~~

Ces nouvelles lumières sont celles du bivouac. Il est minuit et demi. Au contrôle d'arrivée, le commissaire sort lui-même la carte de pointage de la poche cousue sur ma manche gauche. Je suis ébloui par le spot d’une caméra de télévision qui ne perd pas un de mes gestes.
– Mais ça ne sert à rien, je suis hors course, n’est-ce pas ?
– Mais non, pourquoi ?
– J’ai pourtant bien dépassé minuit…
– Oui, mais ce n’est pas éliminatoire.
– Vrai ?
– Vrai !

Je ferme un instant les yeux, mes épaules retombent, je souffle longuement. Est-ce que j'ai mal lu le règlement ? Est-ce que je me suis trompé entre l'heure GMT et l'heure locale ? Je n'y comprends rien mais je suis toujours en course.
– Je dois repartir à quelle heure ?
– Tu es maintenant 171ème… A 2 h.
– Dans une heure et demie ?
– Théoriquement, oui. Mais tu peux encore partir jusqu’à 3 h, avec une pénalisation d’une heure. Après 3 h tu es éliminé.
Génial ! J’ai un peu plus de deux heures devant moi…

Près des malles, M. Atlas et son adjoint m’ont entendu arriver. Il faut dire que ma roue arrière, avec le claquement du gripster à chaque tour de roue, produit un bruit bien caractéristique. Ils me réservent un accueil exceptionnel. Ils n’en reviennent pas de ma performance. Ils me réconfortent, m’offrent une bouteille d’eau, une barre de céréales. Ils me tendent la bombe de dégrippant, m’aident à placer la moto sur le trépied. A proximité, un mécanicien Yamaha finit de changer le moteur d’une 450 WR d’usine. A la demande de M. Atlas, il accepte immédiatement de remplacer ma roue arrière dont le pneu est largement entaillé en plusieurs endroits. J’ai eu une chance incroyable qu’il ne se coupe pas complètement et qu’il n’ait pas à nouveau déjanté. Vingt kilomètres de plus et je finissais sur la jante nue. Je n’ai même pas à me déplacer pour aller chercher ma roue de rechange dans l’avion. Le changement de roue ne dure que quelques minutes. J’installe les filtres neufs tirés de ma malle et j'effectue la vidange. Ces simples gestes me demandent beaucoup d’efforts car je ne sens plus mes bras, j’ai les doigts complètement raides. Ma main droite est toujours très enflée et noirâtre. Pour me mettre à genoux ou accroupi je sollicite ma cheville, mes cuisses. Le cuissard frotte. A chaque fois je serre les dents.

Aux alentours c’est encore le grand calme. Presque tout le monde dort, ou presque, mais les journalistes de France Télévision me suivent toujours et filment sans interruption. Mes deux anges gardiens continuent à me dorloter : ils me tendent les outils, me parlent, m’aident à reposer la moto sur sa béquille. Ils me rappellent aussi le règlement, apparemment oublié par les commissaires tout à l’heure : normalement un pilote ne peut pas repartir moins de six heures après son arrivée. Je devrais donc attendre au moins jusqu’à 6 h 30 avant de me présenter au départ. Je réfléchis et décide très vite de ne pas en tenir compte. D’une part je crains que les médecins, alertés, ne m’interdisent le départ (je devrais retourner les voir maintenant, comme convenu, mais pour cette raison je ne veux pas y aller), d’autre part cela me ferait partir plus d’une heure après le dernier camion, sans road-book, sans repères. Je sais que cette étape présente beaucoup de risques de se perdre, aussi je ne veux pas me retrouver tout seul au milieu du désert. Je partirai donc à 3 h. Il est déjà plus d’1 h.

Un peu d’eau sur la figure, sur les mains, et je me présente au buffet. Ce n’est pas que j’aie faim mais je dois reprendre des forces. J’arrive sous la tente au moment où les premiers partants prennent leur café. Je ne dois pas avoir l’air frais car ils me dévisagent, me demandent ce qui m’est arrivé. Je donne quelques brèves explications mais je ne m’attarde pas. Mon dîner très tardif est vite expédié. Ah ! si je pouvais dormir, comme tous ceux que je vois étalés sur les tapis, un peu plus loin…

Toujours escorté par la caméra, je regagne l’Antonov des malles. M. Atlas m’a proposé de me reposer dans la soute de l’avion.
– A quelle heure veux-tu que je te réveille ?
– 2 h 30, ça devrait aller.
Je m’installe tout habillé à même le plancher, mon casque et mes gants posés à côté de moi. Sans duvet ni couverture, j’ai gardé sur moi ma tenue de course car la trappe arrière de l’avion reste grande ouverte et la température nocturne est toujours aussi basse. Tout à l’heure, aux toilettes, j’ai essayé de me rendre compte à tâtons des dégâts sur mon arrière-train. J’ai senti de grosses cloques bien gonflées. A certains endroits mes doigts ont touché la chair à vif. Baisser et remonter le cuissard n’a pas été une partie de plaisir… J’ai ouvert mes bottes mais ne les ai pas quittées. J’aurais trop peur de ne pas pouvoir remettre la droite. Il est 1 h 30. Le caméraman éteint son projecteur. Bonne nuit. Merci.


LIENS :

Les contrôles horaires (CH)

Voyage au bout d'une nuit, début - Ma galère vue par un témoin

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Posté par michelcargo à 16:29 - 13- 5ème étape - 4 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

14- 6ème étape - 5 janvier 2006


Tan Tan - Zouérat

Cap au sud, ça passe ou ça casse

 

Liaison : 336 km
Spéciale : 444 km
Liaison : 12 km

Total : 792 km

Présentation de l'étape par l'organisation

Voyage au bout d'une nuit (suite) - Ma galère vue par un témoin


– Pascal ! Il est 2 h 30…
Je perçois la voix de M. Atlas mais je ne le distingue pas nettement car au même moment je reçois dans les yeux le projecteur de la caméra, toujours la même. Est-ce que j’ai dormi ? Pas vraiment. Pendant une heure j’ai alterné les sensations : à certains moments j’avais l’impression de sombrer en plongeons tournoyants, à d’autres je revoyais en flashes syncopés des images confuses de mon interminable galère, à d’autres encore un trait de douleur traversait ma cheville, mon dos, mes fesses, provoqué par un mouvement involontaire. Je n’ai pas de fièvre mais le froid, la fatigue et la douleur m’ont fait passer une très mauvaise nuit, aussi courte qu’interminable.

Pour être plus vite prêt, j’ai fait les pleins avant de me coucher : essence pour la moto, eau dans le camel-bag, que je glisse à présent dans mon dos. Je fais deux mouvements d’assouplissement (1. Aïe ! 2. Ouille !), j’avale trois barres énergétiques et je sors de ma malle une serviette de toilette. J’essaie de la glisser à l’intérieur de mon pantalon pour obtenir un rembourrage supplémentaire, mais la surépaisseur provoque aussitôt une gêne douloureuse. Je vais donc seulement la poser sur la selle en guise de coussin. Au moins pendant la liaison, elle devrait me permettre de moins souffrir…

A 2 h 45 je suis en selle et je me présente au départ. Personne ne me fait de remarque car les commissaires préposés aux départs ne sont jamais les mêmes que ceux des arrivées. Il reste encore quelques motos à partir après moi. C’est mon tour.

Au pointage d’arrivée on m’a remis le road-book pour aujourd’hui. Je l'ai glissé dans ma poche de veste mais je ne l’ai pas déroulé, évidemment. Je sais seulement que Zouérat est en Mauritanie, à 800 km au sud, et que la liaison de ce matin et la spéciale sont très longues. Ah si ! je sais aussi qu’il y aura de nouveau du sable, des dunes. On verra bien.

~~
~~~

Pour l’instant on ne voit pas grand-chose. La lune a basculé vers l’ouest et n’éclaire rien du paysage. La route défile, pas très large mais assez facile : le bitume est d’une qualité acceptable, il n’y a pas trop de virages ni de dénivellations. La serviette me permet de rouler assis, elle atténue un peu la douleur, comme je l'espérais. Je me suis calé dans les roues de trois autres motards et je prends plaisir à voir l’écran du GPS afficher des vitesses de 80 km/h ou plus. Des voitures doublent. Quand je pense qu’il y a quelques heures je devais m’arrêter à chaque croisement ou dépassement…

Je revis ma journée d’hier. Je ne m’attendais pas à une promenade en venant sur le Dakar, mais de là à imaginer que j’en baverais autant… Mais c’est la course. Et aujourd’hui est un autre jour. Voyons, nous sommes… jeudi, oui. Et dimanche c’est la journée de repos. Je pourrai me refaire une santé, bichonner la moto… Il suffit de tenir jusque-là. Peut-être que j’aurai le temps de réparer le frein arrière ce soir ou demain. Ça va aller, il n’y a pas de raison… L’important, pour l’instant, est de garder les yeux ouverts, de ne pas m’assoupir.

Vers 6 h j’atteins et je traverse Smara. A la sortie de la ville j’ai la surprise de constater que nous quittons la route pour la piste. Celle-ci est balisée, tous les 300 m environ, par des boîtes de conserve de cinq litres dans lesquelles brûle une flamme jaune et fumeuse. Ce doit être la fin de la liaison… Pourtant la nuit est encore bien noire et comme le départ de la spéciale doit être donné de jour, je ne comprends pas qu’on nous ait fait partir si tôt.

La piste est très large, autant que je puisse en juger dans les phares des autos qui dépassent à gauche ou à droite. Mais le sol est maintenant constitué de cailloux qui, sans être comparables à ceux d’hier matin, demandent quand même un pilotage attentif et rendent la position assise inadaptée ou même périlleuse. En prenant bien soin de coincer la serviette entre mes genoux, je me mets debout sur les cale-pieds.

J’ai laissé partir les autres. Je roule seul à présent à mon rythme et ma vitesse a très nettement diminué. Mon phare éclaire toujours aussi mal. Les boîtes de conserve se succèdent. Je maîtrise la moto sans difficulté particulière mais tous mes muscles me rappellent ma petite balade d’hier, sans parler des aiguilles plantées dans mes fesses, ni de l’étau qui serre ma cheville. En même temps l’envie de dormir me taraude. J’ai peine à garder les yeux ouverts et je m’oblige à recommencer mes petits exercices de calcul mental pour garder mon esprit en éveil.

Je viens de regarder l’heure : 6 h 17. Soudain le moteur s’arrête net, le phare s’éteint. Par réflexe j’ai débrayé instantanément, ce qui m’évite de faire la culbute. Panique. Me voilà arrêté sans éclairage en plein milieu d’une piste où une voiture peut surgir à 150 km/h. Moteur cassé, certainement… Je pose pied à terre. Il fait noir mais je devine une masse claire coincée dans la chaîne. La serviette ! Elle a glissé du mauvais côté, évidemment. Ça continue… Aujourd’hui n’est pas un autre jour…

A ce moment s’arrête un quad. C’est un Espagnol qu'il me semble avoir déjà vu. Moteur tournant, il braque ses phares sur la moto. Je sors de ma boîte à outils une demi-lame de scie à métaux. Il me la prend des mains (d'ailleurs je serais bien incapable de la tenir !) et entreprend de déchiqueter la serviette. En une dizaine de minutes il parvient à libérer complètement la chaîne. Moi je regarde, sans ressort, sans envie. Il se redresse, souriant. Démarreur. Le moteur repart du premier coup. Poignée de main. Muchas gracias, compañero. Adíos… Il a disparu. Je reprends la piste.

Vers 7 h le ciel s’éclaire sur ma gauche. Le paysage est désertique, les perspectives assez larges, avec des hauteurs à droite et à gauche, dans le lointain. Le soleil se montre bientôt et j’en ressens tout de suite les effets bénéfiques. La température extérieure ne change guère mais à l'intérieur il commence à faire nettement meilleur, le moral revient. Dommage que sous le cuissard…

J’aperçois de loin un 4 x 4 arrêté. C’est un véhicule d’assistance médicale comme on en trouve de place en place au long des liaisons et des spéciales. Ne pas laisser passer cette chance… Je m’arrête. Un infirmier et une femme médecin entre deux âges, du genre baroudeuse, sirotent leur café devant le hayon ouvert.
– Que pouvons-nous faire pour toi ?

Je leur dis ma crainte des escarres, mon supplice depuis hier. Je baisse pantalon et cuissard, laissant un peu de peau dans l’opération, et je me penche, les coudes en appui sur le capot de la voiture.
– Oh ! les belles ampoules ! Ça ne m’étonne pas que tu aies mal. On va tâcher d'arranger ça…

Les mains expertes nettoient les plaies, les désinfectent, coupent les lambeaux de peau, posent des pansements “ double-peau ”. Voilà mes fesses garnies de beaux placards bruns. Je ressens instantanément un très grand soulagement.

Pendant les soins, d’autres concurrents, en voiture surtout, sont passés tout près. A la vue de cette pleine lune illuminant le bord de la piste, les saluts à grands coups d’avertisseur se sont succédé. J’en souris. Je ne suis pas exhibitionniste mais j’avais si mal que j’étais prêt à montrer mes fesses à la terre entière…
– Passe quand même ce soir au PC médical.
– C’est déjà prévu, j’ai pris un abonnement. Merci beaucoup.

En définitive, aujourd’hui est bien un autre jour. “ Tu iras au bout… ”

~~
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La particularité de cette étape, c'est que le pointage d'arrivée de la liaison est situé au Maroc et le départ de la spéciale en Mauritanie. Entre les deux, quelques kilomètres avec le franchissement de la frontière, matérialisée par le fameux mur – en réalité un énorme talus – élevé par les Marocains pour empêcher les incursions du Front Polisario. Un commissaire me précise :
– Surtout reste bien sur la piste. En dehors, c'est plein de mines.
Promis, promis...

Je franchis la brèche dans le mur sans m'arrêter et je rejoins le nouveau contrôle. J’ai trois quarts d’heure devant moi avant le départ de la spéciale. J’en profite pour prendre le solide petit-déjeuner qui m’a fait défaut à Tan Tan. J’appelle Catherine à son travail. Malheureusement je tombe sur sa boîte vocale. J’explique brièvement ma contre-performance d’hier sans entrer dans les détails. Mais qu’elle se rassure, tout a été réparé hier soir et je suis toujours dans la course, tout va bien. Bises à tout le monde… C’est un peu frustrant de parler dans le vide. J’aurais vraiment aimé, ce matin surtout, entendre la voix de Catherine. Elle aussi sans doute sera déçue de m’avoir raté. Elle doit se faire un sang d’encre.
Je m’éloigne un peu et choisis un endroit pas trop caillouteux pour m’étendre un moment sur le sol. Je ne cherche pas le sommeil (j’aurais trop peur de ne pas me réveiller et de rater le départ !) mais cela me fait du bien de me relâcher complètement, de fermer les yeux pendant un petit quart d’heure.

Dans l’attente du départ, on parle un peu avec tout le monde, motards ou non, beaucoup plus que lors des toutes premières étapes. En reconnaissant ma moto, certains m’interpellent :
– Tu es encore là ? C’est bien toi qui roulais à plat, hier, pendant la spéciale ?
– Oui.
– Tu as pu réparer et tu es allé au bout ?

Je raconte ma journée d’hier, flatté des réactions de mes interlocuteurs.

~~
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Me revoilà en selle. Il est un peu plus de 9 h. Je me suis renseigné sur ce qui nouis attend. La spéciale est très longue – 444 km – et très variée, avec du caillou, du sable, de l’herbe à chameau et une grande partie très rapide où il faudra faire attention à l’orientation. Du désert, et encore du désert, avec la traversée d’une seule petite ville. Allons-y !

Les premiers kilomètres s’avèrent vite très éprouvants, sur un terrain comparable à celui d’hier matin, extrêmement rocheux, un peu pentu par moments, et sinueux. Pas du trial mais presque, à certains endroits où il faut alterner finesse et passages en force pour contourner ou franchir dans l’élan certains blocs. Je me demande encore une fois comment les autos vont faire pour passer.

Au pied d’une montée de 200 à 300 m, j’arrive sur une moto à terre. Je pourrais passer à droite malgré l’étroitesse de la piste à cet endroit, mais je m’arrête pour donner un coup de main. Je béquille ma moto, j’aide mon collègue à relever la sienne et je le pousse pour lui permettre de franchir plus facilement les premiers mètres et se relancer. Pendant ce temps cinq ou six coureurs nous ont rejoints et se sont arrêtés à leur tour car nous barrions le passage. Ils se sont immobilisés en amont, sur un secteur un peu plus facile, pour pouvoir repartir plus aisément. Ils passent devant moi et entament la montée. Je redémarre à mon tour mais la portion de piste où je suis est beaucoup plus chaotique. Sans élan, ma roue avant se bloque sur un rocher et je tombe sur le côté de la piste. Je me relève sans autre dommage, heureusement, qu’un nouvel élancement dans la cheville. Mais ma moto est au sol et, avec le plein, je ne suis pas capable de la relever seul. Un concurrent arrive. Je lui fais signe mais il ne veut pas couper son élan et passe. Un deuxième. Un troisième. J’en ai gros sur le cœur : si c’est cela la solidarité entre motards !… Si encore ceux-là jouaient une place au général… Mais ils sont aussi mal lotis que moi et ils n’ont rien à gagner ni à perdre… Le quatrième enfin s’arrête et agit comme je l’ai fait moi-même. J’espère qu’il va mieux s’en tirer que moi.

Constamment debout sur cette piste difficile, je sens les secousses se répercuter dans tout mon corps déjà bien endolori, mais j’apprécie de rouler avec une roue arrière neuve. Pourvu que le bib-mousse tienne, cette fois ! Mes rustines aux fesses, elles, semblent tenir et me laissent tranquille.

Enfin, après environ trois quarts d’heure, la piste redescend en terrain ouvert, beaucoup plus plat et roulant. Il n’y a même plus à proprement parler de piste. Chacun peut rouler où il veut, identifier de loin et contourner les rares obstacles : arbustes rachitiques, dépressions du terrain ou amas rocheux. Rien ne limite la vue, devant ou sur les côtés. Les véhicules en course ne sont pas les seuls sur le terrain : de nombreux camions militaires patrouillent dans les deux sens, le rallye est placé sous haute surveillance. Déjà tout à l'heure, le long de la piste caillouteuse, des soldats postés ici ou là montaient la garde.

Dans ces conditions de route beaucoup plus faciles, je peux me poser sur la selle pendant d’assez longs moments. L’envie de dormir est passée, je me sens presque en pleine forme. J’atteins rapidement et je maintiens sans forcer une très bonne vitesse de croisière : à l'oreille, je dois tenir les 110 à 120 km/h. Je rattrape progressivement d’assez nombreux coureurs. Tiens, celui-là, il ne s’est pas arrêté pour m’aider, tout à l’heure… Mais cela n’empêche pas mon buzzer de hurler assez souvent. Les premières voitures sont déjà sur nos talons. Sur ce terrain complètement dégagé, l’émetteur Sentinel porte plus loin que d’habitude, si bien que le buzzer peut réagir à des signaux envoyés par des voitures qui dépassent d’autres motos, à droite ou à gauche. Je m’efforce de garder une trajectoire aussi lisible que possible pour ne pas surprendre ni être surpris. Un petit vent d’est s’est levé. Aussi, quand je suis sûr qu’une voiture arrive derrière moi, j’appuie à gauche pour qu’elle me dépasse à droite. J’évite ainsi de me retrouver sous le vent, noyé dans un nuage de poussière.

Aux premières loges, j’observe ces bolides qui déboulent à 180 ou 200 km/h, j’admire certaines longues glissades pour esquiver un obstacle. En ligne droite comme en courbe, ils me font penser à des hors-bord de compétition qui survolent la crête des vagues. Au bivouac, avant-hier, j’ai entendu Stéphane Peterhansel parler de ces phases de pilotage très rapide, qui donnent bien du plaisir au pilote et bien du souci au copilote, sans cesse à la recherche de points de repère pour pouvoir suivre les indications du road-book…

C’est un souci que je n’ai pas ! Je fonce donc, gaz à fond. Antoine serait content. Les oreilles du lapin retrouvent l’horizontale. Plaisir intense de la vitesse pure… Par instants, quand je suis sûr de n’avoir personne derrière moi, je donne à la moto une trajectoire légèrement sinuante en penchant à peine mon corps à droite ou à gauche. Valse lente à pleine vitesse.

Je roule depuis un moment dans cet état euphorique quand je réalise que le buzzer ne se manifeste plus et que je ne vois personne devant moi. En y regardant mieux je ne vois pas non plus de trace au sol. Je tourne la tête à droite, à gauche. Rien. Où sont passés les autres ? J’arrête la moto, retire mes lunettes, pose pied à terre. Un tour complet sur moi-même, lentement. Dans toutes les directions l’horizon est totalement vide, silencieux.

Je n’ai pas cherché cet instant mais je sens immédiatement que je l’attendais. Sans brûler, le soleil presque au zénith fait naître à la surface du sol des ondes de chaleur tremblante qui se mêlent à la poussière en suspension, soulevée par un souffle de vent. Tout le paysage monotone, sans aucun point qui accroche le regard, semble enveloppé d’un voile irréel, impalpable. Qu’est-ce que je fais ici, au milieu de nulle part ? Je suis perdu mais j’éprouve le sentiment très vif de me trouver, d’être à ma place, exactement. Pour la première fois de ma vie je fais l’expérience de ma présence infime au centre d’un univers sans limites. Mais je ne me sens pas écrasé, au contraire : c’est comme si cette immensité entrait en moi, venait combler tous mes vides, me faisait accéder à une dimension qui me grandit à mon tour infiniment. Je suis gagné par une émotion d'une intensité inouïe, indicible. Je ne suis pas d’un tempérament mystique mais en ce moment j’ai l’impression d’être ailleurs, de n’être plus sur la même terre. Ce n’est pas à proprement parler une prière qui naît en moi mais confusément mes pensées me portent vers ce Dieu de mon enfance que j’évoque souvent intérieurement, à défaut de l’invoquer à l'église, car la pratique religieuse n’est pas mon fort. J’ai conscience de vivre un moment de grâce et je me sens protégé, après les coups durs connus ces derniers jours.

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Comme un palmier solitaire au milieu du désert. (Collection M. Guesdon)

Je ne suis pas arrêté depuis plus d’une minute quand j’entrevois au loin, dans la direction d’où je suis venu, un minuscule nuage de poussière en mouvement. Le charme se dissipe et la réalité reprend ses droits. Je remonte donc en selle et prends un cap qui va me permettre de converger vers le véhicule aperçu. C’est un camion, dont le sillage poussiéreux se remarque de loin, heureusement. Je réalise alors qu’il m’a fallu très peu de kilomètres pour m’éloigner de la route à suivre. Je décide de faire désormais beaucoup plus attention mais je sais que je vais rester marqué durablement par ce que je viens de vivre. Je ne regrette en aucune façon cette minute de solitude habitée, au milieu du désert. Une minute d’immensité, une minute d’éternité pendant laquelle, perdu, je me suis trouvé.

~~
~~~

Très peu de temps après avoir rejoint puis distancé le camion, j’aborde au contrôle de ravitaillement. Là je prends mon temps, au-delà du quart d’heure réglementaire, pour m’alimenter, me désaltérer, refaire mes provisions d’eau. J’essaie de redonner un peu de souplesse à mes muscles engourdis. Même si je n’ai plus sommeil, la fatigue est là, bien présente. Je retrouve Franck Périgaud, que j'ai dépassé dans la partie rapide, et d’autres motards de connaissance. Je décide de repartir dans un petit groupe de six, dans l’espoir de mieux franchir les dunes, attendues dans une soixantaine de kilomètres et qui doivent s’étendre ensuite sur plus de soixante autres. Du sérieux. Merzouga n’était qu’un hors-d’œuvre.

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Dans les dunes mauritaniennes. (Maindru Photo)

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Pendant une demi-heure à trois quarts d’heure nous roulons vite, même quand le terrain commence à devenir plus sablonneux. Puis nous abordons les premières dunes. Nous sommes en file indienne, à une dizaine de mètres les uns des autres. Je me place en serre-file et m’efforce de profiter de cette position : il ne s’agit pas de reprendre exactement les traces car le sable remué est trop mou, mais de les suivre au plus près pour bénéficier des mêmes conditions de densité, en observant les gestes de ceux qui me précèdent, leurs freinages…

Ces premières dunes s’enchaînent sans accroc mais je constate vite que le groupe auquel j’appartiens est beaucoup plus aguerri que moi. Mes compagnons me donnent l’impression de pratiquer le jet-ski plutôt que le surf. Ils abordent parfois les dunes en diagonale, comme j’ai appris à le faire à Merzouga, mais ils prennent souvent la pente en ligne directe, en pleine accélération. Juste avant le sommet ils freinent franchement de l’arrière pour passer la crête en douceur et redonnent des gaz dans la descente. Sans frein arrière il ne m’est pas possible de faire comme eux. Je dois donc lâcher les gaz plus tôt afin de décélérer juste assez pour basculer doucement au sommet. Si je ralentis trop tôt je risque de ne pas pouvoir passer, si je le fais trop tard j’arriverai trop vite et ma roue avant ira se planter en retombant de l’autre côté.

Au prix de gros efforts, je tiens le coup pendant près d’une heure. A deux ou trois reprises j’évite la chute de justesse après le franchissement d’une crête mais je suis vraiment à l’extrême limite – voire un peu au-delà – de mes capacités physiques et techniques du moment… Mes petits camarades ont pris un peu d’avance. Je veux mettre à profit une dune pas trop pentue pour refaire mon retard. J’accélère donc très franchement dans la montée mais je me rends bientôt compte que je vais franchir le sommet beaucoup trop vite. Par réflexe j’appuie sur la pédale de frein, évidemment sans résultat. Sans plus réfléchir je freine énergiquement de l’avant. La sanction est immédiate : la roue se bloque, le guidon se met à l’équerre et je décolle.

Le choc est bien sûr beaucoup moins brutal que dans la première étape marocaine car en fin de course je ne devais pas dépasser 15 ou 20 km/h, et je me reçois dans le sable. La moto et moi sommes couchés juste au sommet de la dune. Au moment de toucher le sol j’ai entendu comme un craquement et je ressens tout de suite une douleur assez vive à l’épaule droite (cheville, main, épaule : jamais deux sans trois, le compte est bon ! Tout à droite !). J’ai du sable partout, dans le gant droit coupé, dans les bottes, mais ce n’est pas grave. Je me relève et entreprends de redresser la moto. Les autres ont continué leur chemin sans avoir vu ma chute. Si j’avais été au milieu du groupe j’aurais pu profiter de l’aide d’un ou deux autres mais là je dois bien me débrouiller seul.

En me plaçant perpendiculairement à la moto, je commence à tirer vers le haut de toutes mes forces, de ma seule main gauche. La machine se décolle du sol mais je dois très vite la laisser retomber. Une deuxième tentative aboutit au même résultat. La rage monte. Je me place alors plus de côté et d’un violent effort des reins et du bras gauche, les pieds enfoncés dans le sable, je réussis à hisser suffisamment la moto pour la faire reposer sur mon genou. Je reprends mon souffle, regagne quelques centimètres avec mes pieds pour consolider mon appui et recommence. Han ! Cette fois je retiens la moto de la hanche. Je finis de la redresser progressivement. Je suis en sueur. J’aspire à grands traits l’eau de mon camel-bag.

Il me faut tenir le guidon à deux mains pour me remettre en selle. Mon bras droit ne m’obéit pas. Je saisis donc ma main droite avec la gauche et la pose sur la poignée. Aïe ! mon épaule… Je peux à présent actionner normalement la poignée d’accélérateur et la manette de frein. Ouf ! je peux repartir.

Il n’est plus question de reprendre le même pilotage qu’avant ma chute. Je reviens donc à un style de conduite moins rapide mais beaucoup plus coulé : larges courbes, diagonales… Les dunes sont orientées dans toutes les directions. Par moments le spectacle est impressionnant : motos, voitures et camions circulent dans tous les sens, à la recherche des meilleurs passages. Certains points de franchissement, plus bas, peuvent attirer au même moment plusieurs véhicules et le désert mauritanien se donne alors des allures d’enduro du Touquet.

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Je progresse régulièrement, avec le moins d’à-coups possible. Dans l’apparent désordre, je m’efforce de garder une direction générale à peu près constante en observant le courant dominant. Les dunes se succèdent. Je commence à trouver le temps long… Enfin elles semblent diminuer de hauteur. Celle-ci pourrait bien être la dernière. Bien négocier le passage au sommet… Oui, c’est la fin. Cette dernière descente de sable et je vais arriver sur un sol plus ferme.

Mais que s’est-il passé ? J’ai dû me déconcentrer et je me retrouve une nouvelle fois au sol, la jambe droite (décidément !) coincée sous la moto, heureusement sans contact avec le pot brûlant. A une vingtaine de mètres sous le sommet, je cours le risque qu’une moto ou, pire, une auto ou un camion me découvre trop tard et vienne se planter droit sur moi. Encore heureux que je sois tombé cinq ou six mètres à droite de la trajectoire idéale. N’empêche que je ne suis pas du tout rassuré. J’entends les moteurs qui approchent et vois surgir les capots l’un après l’autre. Passent successivement près de moi (parfois tout près) une dizaine de voitures, autant de motos et deux ou trois camions. A chaque passage je suis soulagé de ne pas être écrasé mais furieux de ne pas être secouru. Mon épaule me fait de plus en plus mal et je suis sans force. Je ne peux même pas soulever assez la moto pour libérer ma jambe. Je trouve le temps bien long.

Enfin un 4 x 4 s’immobilise un peu plus loin, sur le terrain plus stable. Il ne faut que quelques secondes au copilote pour décrocher sa ceinture, courir vers moi et redresser ma moto.
– Ça va aller ? Rien de cassé ?
– Non, non, merci.
– Allez, salut, bon courage !

Il est déjà reparti… Main droite dans la gauche, enjamber, démarrer à mon tour…

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Je n'ai pas le temps de me réjouir car au lieu de retrouver la piste très roulante d’avant les dunes me voilà obligé de slalomer entre de grosses touffes d’herbe. Il ne s’agit pas de l’herbe dure dont je me suis servi pour bourrer le pneu hier, et qui poussait directement au ras du sol entre les pierres. Cette herbe-là est beaucoup plus souple et haute sur tige, jusqu’à 30 ou 50 cm. Elle pousse sur une sorte de socle de hauteur variable, de densité imprévisible, parfois aussi dur que du béton, qui peut dépasser la surface du sable d’une vingtaine de centimètres. Dans ce terrain, aucune piste n’est tracée. Il n’y a donc pas d’autre choix que de se diriger le plus souvent en zig-zag dans ce qui semble être la bonne direction, entre des touffes disposées très irrégulièrement et par moments très proches les unes des autres. C’est donc cela l’herbe à chameau ! C'est le terrain le plus vicieux que j'aie rencontré jusqu'ici.

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Chameau d'herbe ! (www.marocshopnet.com)

Beaucoup d’autos sont déjà passées mais, loin de me faciliter le pilotage, cela le complique car je dois autant que possible éviter leurs traces pour ne pas enfoncer et rester bloqué. Chaque choc avec une souche d’herbe à chameau risque de provoquer le même résultat. “ Garde-toi à gauche, garde-toi à droite, garde-toi devant… ” Je dois en même temps ne pas perdre de vue la direction prise par les autres pour ne pas trop m’en écarter. Je navigue à l’estime en tirant des bords de part et d’autre de cet axe général, sans être sûr qu’il soit toujours le bon, tout en virant sans arrêt pour éviter les obstacles. A chaque instant je dois prendre appui sur le pied gauche ou le pied droit (ouille !). Il m'arrive de temps à autre de buter sur une souche qui m'oblige à manœuvrer à l'arrêt pour pouvoir repartir. Chaque secousse ravive ma douleur à l’épaule.

Il y a près d’une heure que je me bats et débats dans ce gymkhana épuisant. Le labyrinthe semble n’avoir aucune issue. Obligé d’accélérer pour ne pas m’ensabler, je heurte soudain un socle dur et je tombe pour la troisième fois depuis le ravitaillement. Le calvaire continue. Je m’assieds sur la souche voisine, écœuré, vidé…

Bon, ce n’est pas tout ça. Personne ici ne va s’arrêter pour m’aider. Au moins, avec cette foutue herbe, la moto ne s’est pas couchée complètement à plat, elle repose en partie sur une touffe, et l’essence consommée représente quelques kilos en moins. Je n’ai pas de peine à caler mon pied gauche contre une autre touffe, si bien que je remets sans trop de peine la machine sur ses roues. Main droite dans main gauche, etc. Le redémarrage est laborieux et douloureux mais je repars et je suis soulagé de quitter cette zone infernale une dizaine de minutes plus tard.

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Je prends alors conscience que ma douleur aux fesses s'est réveillée. Avec toutes les secousses et les changements de position les pansements ont dû commencer à se décoller et à s’enrouler sur eux-mêmes car je sens nettement, quand je m’assois, des sortes de bourrelets durs. Au point où j’en suis…

La piste est maintenant roulante et je reprends de la vitesse mais sans y trouver de plaisir. Je suis hébété, perclus. De plus, à certains endroits, sans qu’on puisse le prévoir, sur plusieurs dizaines de mètres, le sol est couvert d’assez gros cailloux. Ils roulent et provoquent de grosses secousses que je reçois comme autant de coups dans tout mon corps. Ailleurs je traverse quelques plaques de sable mou qui entraînent un guidonnage désagréable mais sans danger. Je mets ainsi près d’une heure pour atteindre enfin, vers 16 h 30, le terme de la spéciale.

Je m’arrête près de Laurent. Je veux poser le pied droit à terre pour pouvoir lâcher le guidon et sortir mon carton de pointage. Et me voilà au sol, tombé tout d’une masse, sans avoir senti venir la chute, sans un mouvement pour me retenir. Dans la poussière, les bras en croix… ou presque. J’ai puisé jusqu’au fond de mes réserves, essayé de voir s’il n’y avait pas de double fond. Je n’ai pas la force de lever même la main gauche, ni de m’asseoir.

On s’empresse autour de moi, on m’aide à retirer mon casque, on me redresse et soutient le buste, on me fait boire.
– Allez, mon vieux, ça va aller. Il n’y a plus que 12 km. De la route. C’est bon, tu es arrivé.

Je voudrais bien les y voir… Merci quand même. Je grimace un sourire. A moitié couché sur la moto, je lève la botte droite pour enjamber la selle. Aïe, mes fesses ! Main gauche qui prend la droite, contact… Je roule.

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J’arrive un peu après 17 h au bivouac sans avoir eu conscience des 12 km sur route. Je pointe. Les commissaires me félicitent :
– Bravo. On ne croyait pas te revoir si tôt.
– Je ne sais pas si vous me reverrez…

Le même genre d’échange se reproduit chez Elf. Devant la tente de l'outillage, un autre motard est assis sur un transat de toile, la mine défaite et l'air penché.
– Tu veux bien me prendre en photo ?
Je lui tends l'appareil jetable que je garde sur moi et qui m'a déjà servi dans le désert hier. Pendant que l'appareil est sorti, j'en profite pour prendre quelques clichés du bivouac. Souvenirs de Zouérat, souvenirs du rallye, comme si je n'y étais déjà plus...

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Au bout de l'étape mais au bout du rouleau. (Collection P. Rigaudeau)

Après le dégrippant de rigueur, M. Atlas m’aide à retirer ma veste. Je prends dans ma malle mes affaires de toilette (il me reste une serviette, heureusement) et ma tenue “ civile ” : jean et baskets.

Juste après avoir franchi le mur d'enceinte, à l'arrivée, j’ai remarqué une pancarte indiquant des douches dans le bâtiment en dur de l'aéroport. Il y en a bien aussi une vingtaine à l’autre extrémité du bivouac, installées par l’organisation et gratuites, mais je préfère aller au plus près, quitte à payer.

Les gestes au ralenti, je me décrasse consciencieusement sous l’eau froide. Je n’ai pas vu ma cheville depuis 48 h. Je constate qu’elle a légèrement diminué de volume et s’est enrichie de teintes nouvelles à la périphérie de l’hématome toujours bien noir : du jaune, du violet, l’arc-en-ciel est pour bientôt. J’arrache de mes fesses certains pansements qui, comme je l’ai bien senti, ont bouloché et découvert la chair à vif… L’eau est trop rare pour que ce récurage m’apporte la détente d’une vraie douche mais je vais être plus présentable pour les médecins. Après un rhabillage un peu compliqué (ce n'est pas si simple, avec un seul bras, d'enfiler un tee-shirt sur la peau encore humide !), je suis enfin prêt pour la consultation. L’heure du verdict.

Il n’est pas encore très tard mais la tente d’accueil est déjà bien remplie. Juste après moi se présente une des figures du Dakar, connue depuis longtemps des médias et du public pour ses performances au volant, mais aussi des familiers de la course pour son caractère. La vedette souffre de la turista et prétend bénéficier d’un traitement de faveur. Les médecins lui demandent sans ménagement d’attendre son tour. Monsieur doit bien s’y résoudre mais continue de parler fort et de râler.

Quand je parviens à mon tour devant le médecin qui m’a déjà soigné, j’essaie de prendre un air détaché.
– J’ai deux nouvelles : une bonne et une mauvaise. La bonne c’est que ma cheville ne me fait presque plus mal. La mauvaise…
– J’ai compris… Cette épaule tombante, ce bras le long du corps : la clavicule… As-tu mangé depuis longtemps ? S’il s’agit d’une luxation et qu’il faut t'endormir pour remettre les choses en place… C’est la radio qui va nous le dire.

La radio ne laisse aucun doute : la fracture est nette. La sanction aussi, que je pressentais sans avoir voulu encore me l’avouer : pour moi la course est finie. Je n’irai pas au bout…
– Après les soins tu iras ranger toutes tes affaires, t'occuper de ta moto. Ce soir tu viendras coucher ici. Nous ne devons pas avoir à te chercher si une occasion se présente de te faire partir immédiatement. Nous allons régler avec l’organisation toutes les formalités de ton abandon et de ton rapatriement. Tu as tes papiers ?

Le choc. Mes papiers !… J’ai laissé dans la douche la petite sacoche que je porte constamment sur moi, accrochée autour de mon cou. Elle contient tous mes documents : passeport, carnet de vaccination, permis, licence… et aussi tout mon argent liquide, environ 1200 € sur les 1500 que j’ai emportés pour payer mon billet de retour à Dakar et tous les frais quotidiens (essence, amendes éventuelles). Un infirmier appelle aussitôt le PC course et demande qu’on aille récupérer ma sacoche.

Quelques minutes plus tard, alors qu’un autre infirmier s’occupe de mes ampoules aux fesses, le PC rappelle : on n’a rien trouvé, les Mauritaniens n’ont rien vu, on ne leur a rien signalé. J’en étais sûr. Dès que je me suis rendu compte de mon oubli j’ai su que je ne retrouverais rien. La perte de mes papiers, surtout, me dérange : bien entendu je vais pouvoir rentrer en France mais ça va être compliqué, les choses vont traîner… J’avais bien besoin de ça maintenant… Et puis il faudra refaire tous les papiers… Quant à l’argent…

Pendant que le kiné compatit à mes malheurs et me masse la cheville, un pilote d’avion italien se présente.
– C’est à toi ?…
Ma sacoche ! Il n’y manque rien : pas un papier, pas un billet de banque. L’autre pilote du même avion est venu prendre sa douche juste après moi, il l’a chargé de me retrouver et de me restituer mon bien. Le PC course a servi de relais et voilà… Je veux dédommager mon sauveur. J’insiste. Il refuse et s’éclipse : on l’attend… Et moi qui croyais tout perdu, y compris la confiance… Décidément je dois être mal en point pour voir ainsi les choses en noir.

En prévision de mon retour par avion, les médecins me donnent un grand sac de tissu très léger, seulement fermé par un cordon. Ce sera mon bagage de soute, dans lequel j'emporterai tout ce qui ne tiendra pas dans ma malle et que je veux rapporter avec moi.

Au moment où je quitte le PC médical, je croise Eric Bernard. Il accompagne Cyril Després, victime lui aussi d'une chute sur la clavicule. Apparemment il s'agit d'une luxation assez simple qui ne devrait pas l'empêcher de repartir demain matin mais lui jouait la victoire finale. Nous échangeons quelques mots.

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Le bivouac de Zouérat. (Collection P. Rigaudeau)

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Coucher de soleil mélancolique sur le bivouac. (Collection P. Rigaudeau)

La nuit est maintenant tombée et je me retrouve désœuvré, dans un état physique et mental un peu bizarre. Pendant les quarante dernières heures je n’ai pratiquement pas dormi, j’ai parcouru plus de 1600 km à moto dans des conditions souvent très difficiles, j’ai souffert – beaucoup –, j’ai eu du plaisir – un peu –, j’ai été tenté d’abandonner mais je me suis accroché de toutes mes forces. Tout s’arrête. Je suis à bout mais pas au bout. Confusément soulagé.

Tout va très vite : l'organisation a déjà fait retirer de ma moto tout l'appareillage réglementaire. M. Atlas a tracé une croix noire sur le n° 91 de ma malle. Il semble sincèrement déçu de mon abandon.
– Qu'est-ce que je fais, pour la moto ?
– Tu en retires tout ce que tu veux emporter mais ensuite tu n'as à t'occuper de rien. L’organisation va la transporter avec toutes celles qui ont été récupérées par les camions-balais. A Nouakchott elles seront transférées à Dakar par avion puis elles rentreront en France par bateau avec les malles et les autres véhicules du rallye.

Je n’arrive pas à faire tenir dans la cantine tout mon équipement. Je commence à remplir le sac donné par les médecins.

Rejoindre les tentes berbères, maintenant, retrouver la foule des gens encore en course, des journalistes… Justement, je tombe sur le reporter d’Europe 1. Il remarque tout de suite mon bras en écharpe. Je lui apprends mon abandon. Il veut m'interviewer.
– Je dois appeler chez moi...
– Tiens, prends mon téléphone.
Je m'écarte un peu.
– Catherine ?
– Allô ! C’est toi ! J’étais furieuse de t’avoir manqué, ce matin. J’étais juste allée prendre un café. J’ai essayé de te rappeler mais tu avais déjà coupé ton portable. Tu vas bien ?
– Ça va… Je t’appelle parce que j’ai réussi à avoir un billet d’avion gratuit pour rentrer…
– C’est vrai ? C’est super ! Comment as-tu… ?

Dans le silence qui vient de s’installer brusquement, je sens qu’elle a déjà compris, que son angoisse resurgit, plus forte que jamais.
– Rapatriement sanitaire… J’ai fini l’étape mais j’ai la clavicule cassée, la droite.

Nouveau silence. Je crois suivre les pensées de Catherine : il est mal en point, blessé, mais ce n’est pas trop grave… C’est fini, il va rentrer… Elle me demande si j’ai mal, prend des nouvelles de mon entorse…
– Tu rentres quand ?
– Je ne sais pas encore. Ils s’occupent de tout. Je te rappellerai. Les gars vont bien ?
– Très bien. Antoine est sur internet. Je l’appelle ?
– Non, non… A bientôt. Je t’embrasse…

Je rends le téléphone à son propriétaire. Micro en main, il me questionne longuement sur mes galères des deux derniers jours. Je raconte, en m’efforçant de ne pas dramatiser, de garder un ton léger, mais ça m’est un peu difficile, ce soir…
– Je pense que ça passera dans l’émission de demain soir. Merci et à l’année prochaine…

Le reporter avait une copie du classement. J'ai relevé mon résultat : 155ème aujourd’hui, 168ème au général. Honorable. D’autres ont dû en baver autant que moi, ont mis plus de temps que moi, mais ils seront encore classés demain. Pas moi…
Comme toujours, au restaurant, il est déjà question de l'étape à venir. Elle va être beaucoup plus courte que celle d’aujourd’hui en kilométrage total car les liaisons seront insignifiantes, mais la spéciale s’annonce corsée : 500 km quasiment hors piste avec beaucoup de navigation, encore des dunes, des plateaux caillouteux et de l’herbe à chameau. C’est sûr, ils vont souffrir. Pas moi…

Je passe prendre mon duvet au camion de Daniel Bouchon (parler de mon abandon, encore une fois...) et je regagne le PC médical. On m’a réservé un lit de toile dans un coin. Je m’y étends vers 22 h et je n’ai pas trop de mal à m’endormir. La nuit n’est pas très calme, pourtant. Des éclopés arrivent encore, très attardés à la fin de cette étape très difficile. Les allées et venues se succèdent. A l’extérieur, les essais de moteurs, le départ de véhicules d’assistance me réveillent de temps à autre. Quand je veux me retourner, ma clavicule cassée se rappelle à mon bon souvenir. Je dors en petits morceaux mais je dors, sans craindre de ne pas me réveiller et de risquer une pénalité.

Classements

(Document A.S.O.)

 

LIENS :

Voyage au bout d'une nuit (fin) - Ma galère vue par un témoin

Sécurité - Equipement de survie

Le bivouac de Zouérat

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Posté par michelcargo à 16:32 - 14- 6ème étape - 5 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

15- Zouérat-Atâr-Nouakchott - 6 janvier 2006


J’émerge complètement vers 6 h 30. Le calme est revenu sous la tente hôpital dans les dernières heures de la nuit mais depuis un bon moment déjà les visites ont repris pour de nouveaux soins avant le départ. Le médecin de Mondial Assistance me donne les consignes :
– Ne t'éloigne pas trop. Repasse me voir au moins toutes les heures. Nous nous occupons de ton rapatriement jusqu’à Nantes. J’espère que tu pourras partir ce soir de Nouakchott.

Je rejoins les grandes tentes pour le petit-déjeuner au moment où les premiers démarrent. Aujourd’hui l’ordre des départs est inversé, les derniers arrivés d’hier partent les premiers, mais comme il n’y a pratiquement pas de liaison, ils ont pu bénéficier de plusieurs heures de sommeil et partent en plein jour. J’aurais préféré que ce soit le cas hier. Je souhaite bonne chance à ceux que je connais et leur fais mes adieux.

Dans les deux heures qui suivent, en même temps que s’échelonnent les départs des concurrents, le campement se vide à une vitesse impressionnante. Des dizaines de personnes s’affairent dans tous les sens. Tout le matériel est rangé dans des caisses, les stands sont repliés, les groupes électrogènes arrêtés, les kilomètres de fils enroulés. Tout est chargé dans les soutes des avions – des Antonov à hélices pour la plupart –qui commencent à décoller. Le nôtre, celui du PC médical, doit partir le dernier, vers 10 h.

Ma moto semble bien seule, près de ma malle, au milieu d’un espace de plus en plus vide. Au sol s'étend une large flaque. La terre ocre n'a pas fini d'absorber toute l'essence qui restait. En prévision de l'embarquement, quelqu'un, pour vider le réservoir, s'est contenté de trancher le tuyau d'alimentation. Gaspillage...

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I'm a poor lonesome motor-bike... (Collection P. Rigaudeau)

Renaud Atlas et son adjoint, aidés du copilote de l’avion, un Ukrainien ou un Bulgare, ramassent une par une les malles dispersées tout autour de l'avion et les portent dans la soute. Le PC médical est à son tour vidé de son matériel, soigneusement rangé dans des caisses capitonnées. On commence à démonter les tentes à croix rouge.

L’espace du bivouac est maintenant rendu au désert, si l’on excepte les modestes bâtiments de l’aéroport et le grand U des tentes, vides mais encore debout. Elles doivent rejoindre Nouakchott directement pour l’étape de demain alors qu’un autre jeu a déjà été transporté à Atâr. Une grosse remorque attelée à un tracteur circule lentement. Des Mauritaniens la remplissent au fur et à mesure avec les sacs poubelles entassés près de la partie restauration, ceux qui ont été posés çà et là et les détritus éparpillés sur toute la surface du bivouac.

Je repense au gaspillage de nourriture que j’ai observé plusieurs fois. Me reviennent aussi toutes les critiques souvent lues et entendues à propos du Dakar. C’est vrai, ce rassemblement d’avions, d’hélicoptères, de camions, de voitures hors de prix, tout cet étalage de richesse dans des pays pauvres a quelque chose de profondément choquant. Elles sont justifiées, les réactions des détracteurs du rallye, surtout quand elles s’appuient sur des images de télévision qui montrent avec complaisance des équipes d’usine aux moyens financiers considérables. Je peux comprendre le caillassage dont plusieurs autos ont été la cible hier soir à l’entrée de Zouérat. Je partage complètement l’indignation rentrée des Marocains ou Mauritaniens soumis à l’arrogance ou aux provocations de certains abrutis.

J’ai fait partie pendant une semaine du grand cirque du Dakar et je n’en suis pas autrement fier. Mais je ne le regrette pas. Je ne regrette pas d’avoir pu donner corps à un rêve d’adolescent, ce rêve évaporé puisque j’ai dû m’arrêter en route. Evaporé mais toujours là, je le sens. Je ne regrette pas mes larmes de Lisbonne, l’émotion incroyable de ces premiers kilomètres de rêve réalisé. Je ne regrette pas – oh non ! – cette rencontre intime avec le désert et avec moi-même, vécue entre Tan Tan et Zouérat, première expérience qui en appelle de nouvelles, impérieusement. Je ne regrette même pas l’accumulation de coups durs, de galères, de souffrances qui m’ont permis de mieux me connaître, d’aller au bout de moi-même sinon au bout de la course.

Je donne libre cours à toutes ces pensées douces-amères en laissant divaguer mon regard sur le désert qui reprend ses droits au ras des pistes. Sur l’horizon dégagé flotte le même voile impalpable qu’hier matin, dans “ mon ” désert. Tiens, nous sommes le 6 janvier. Si je me souviens bien, c’est aujourd’hui l’Epiphanie, la fête des Rois Mages. N’ont-ils pas eux aussi traversé les déserts ? Dans la poussière lointaine flottent aussi des souvenirs d’enfance, dans des zones incertaines.

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Sur la piste de Zouérat, les malles attendent l'embarquement. Derrière : le désert. 

 

A 10 h nous sommes sur le départ quand un appel arrive au PC : un hélicoptère se prépare à évacuer un motard atteint d’une fracture du fémur et va le ramener ici pour opération immédiate. Le matériel nécessaire est donc redescendu en hâte de l’avion et quand l’hélico se pose, tout est prêt pour l’intervention. Je m’éloigne et, assis par terre, je me laisse imprégner de ce désert que je vais quitter.

~~
~~~

Nous décollons enfin pour Atâr vers 11 h. Pendant le vol je quitte mon siège pour m’approcher d’un hublot. Aucune trace du rallye n’est visible au sol. Que le désert, sable et cailloux.

Au bord des pistes d’Atâr, presque tout est déjà en place pour l’arrivée de l’étape. J’ai tout le temps de circuler de stand en stand, de PC en PC – doucement, car le sol ici encore est très inégal, ma cheville n’est plus maintenue par une botte rigide et la douleur se réveille facilement comme, d’ailleurs, celle de ma clavicule brisée.

Visiblement les habitudes sont bien installées et, même si les gens sont affairés, il n’y a pas trace de fièvre. Avec le même intérêt qu’à Lisbonne, mais l’esprit beaucoup plus dégagé, je flâne, j’observe à loisir le fonctionnement de chaque PC. J’admire à nouveau l’efficacité d’une organisation bien rodée. Je m'offre un whisky au bar payant, surtout fréquenté par les invités et les officiels. Une fois de plus je raconte ma course pour répondre aux questions de la serveuse. Finalement, elle me souhaite bon retour et ne me fait pas payer. Je retrouve successivement les journalistes de RTL, RMC et Europe 1. Nous causons.

Après le déjeuner, je retrouve avec plaisir la bonne humeur de mes amis d'Elf. Alignées sur le sol sur deux épaisseurs, les malles forment un long mur au pied de l'avion. Les deux tentes sont montées, le groupe électrogène posé à une centaine de mètres pour éviter le bruit, les fils tirés. Je me rends compte que la présence des deux hommes sur le Dakar, comptée dans leur temps de travail, n’a rien d’une villégiature. Non seulement ils restent à la disposition des coureurs jusqu’à une heure avancée de la nuit (j’en sais quelque chose !) mais ils doivent procéder eux-mêmes à toutes les manutentions de chargement et déchargement des malles, montage et démontage des tentes, installation et rangement du matériel prêté aux concurrents. La nuit dernière, comme toutes les autres, a été très courte pour eux. Je les laisse rentrer dans l’avion pour leur sieste quotidienne.

Etendus sur les ailes des avions voisins, pilotes et copilotes, à peu près tous originaires des pays de l'Est, bronzent torse nu. Je m’installe moi aussi au soleil, dans un transat Elf, et plonge facilement dans le sommeil. J’ai encore un peu de retard à rattraper.

Je suis réveillé peu après 15 h par les réacteurs d’un appareil qui se pose sur la piste toute proche. Au PC médical, il n'y a toujours pas de nouvelles pour mon rapatriement. Je reprends donc mon vagabondage boitillant sur le bivouac. Un groupe nombreux de VIP descend de l’avion qui vient d’arriver. Ce sont aujourd’hui des garagistes ou commerciaux conviés par Elf à une visite sur le rallye. Chaque jour un charter amène sur la course son lot d’invités : tantôt ils sont transportés en 4 x 4 en bord de piste pour assister au passage des concurrents, comme c’était le cas dans les dunes de Merzouga, tantôt, comme aujourd’hui, ils sont là pour l’arrivée de l’étape, pour partager un peu la vie du bivouac avant de repartir le soir même.

Au stand “ Courrier ”, je prends connaissance d’un seul coup de sept courriels qui m’ont été adressés ces trois derniers jours. Six d’entre eux émanent de Jean-Mo et Nadine, les amis qui ont organisé la tombola au profit de notre association Dakaramoto. Au moment où sont attendus les premiers arrivants de l’étape, ces mots d’encouragement un peu décalés me touchent mais me donnent un pincement au cœur. En ce moment je voudrais tirer un trait sur la course, je n’ai qu’une envie : partir.

Heureusement, M. Mondial Assistance a justement du nouveau pour moi et pour les quatre autres rapatriés sanitaires du jour. Un avion-taxi va venir nous prendre dans une heure et demie et nous conduire à Nouakchott d’où nous repartirons par le vol Air France de 22 h 55.

Mon paquetage est vite bouclé dans le sac informe bosselé par mon casque. Je me fais l’effet d’un matelot en fin de campagne sur le point de regagner ses foyers. Je passe faire mes adieux chez Elf où l’assistance aux premiers accapare déjà M. Atlas. Un au revoir aussi à Daniel Bouchon, juste arrivé au bivouac. Les journalistes courent d’un pilote à l’autre pour recueillir les impressions sur l’étape. J’assiste de loin, avec un certain détachement, aux arrivées des autos et des motos. Je ne reverrai pas Laurent…

~~
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Un peu avant 18 h, l’avion-taxi, un bimoteur d’une dizaine de places, me fait quitter la course pour de bon. Il est piloté par un Hollandais aux airs de baroudeur : grosses chaussettes roulées sur les pataugas, bermuda beige, Ray-Ban, casquette américaine sur les cheveux ras. L’avion vole face au soleil couchant et je me demande comment le pilote peut se repérer et lire ses cadrans tant la lumière est aveuglante. Me reviennent quelques images de la vallée du Draa…

Les autres passagers sont le copilote de Paul Belmondo, blessé à la main, et trois autres motards. Le premier rejoint précipitamment la France à ses frais en raison du décès de sa mère ; il avait heureusement pris la précaution de souscrire une assurance rapatriement. Le deuxième a une cheville cassée. Les médecins ont interdit au troisième de prendre le départ ce matin à cause de son extrême fatigue. C’est peut-être ce qui me serait arrivé hier si je m’étais présenté au contrôle médical après mes 500 km sur la jante. Il y a d’ailleurs eu hier soir à mon sujet une passe d’armes entre l’organisation et les médecins, ceux-ci reprochant à celle-là de m’avoir laissé repartir moins de six heures après mon arrivée à Tan Tan. Quand ils m’ont demandé pourquoi je n’étais pas venu les voir j’ai fait l’innocent : personne ne me l’avait dit, j’étais pressé de me coucher… Ils ont souri.

Les mots échangés dans l’avion sont rares. Placé près d’un hublot, je ne me lasse pas de contempler le désert qui défile. Les plis de terrain sont déjà dans l’ombre. Je reviendrai, c’est sûr.

La nuit tombe et nous survolons déjà les lumières de Nouakchott. Il n’y a pas de doute : j’ai quitté un monde pour un autre, même si les installations de l’aéroport n’ont encore rien à voir avec celles de Charles-de-Gaulle.

J’appelle La Roche. Catherine est heureuse de savoir que je serai demain matin à Paris et sans doute en fin de matinée à Nantes. Je rappellerai de Roissy dès que je connaîtrai les horaires.
– …
– Moi aussi. A demain.

Le temps passe lentement. Sandwich. Enregistrement… Je somnole sur mon siège dans la salle d’embarquement.
– Les passagers du vol AF 765 à destination de Paris Charles-de-Gaulle, départ à 22 h 55, sont priés de se présenter à la porte n° 3 pour embarquement immédiat.

Nous avons appris en recevant nos billets que toutes les places de seconde sont réservées. Je vais donc découvrir la première classe…

– Champagne, monsieur ?…

LIENS :

Exemple de road-book

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Posté par michelcargo à 16:35 - 15- Zouérat-Nouakchott - 6 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

16- Paris - Nantes - La Roche-sur-Yon - 7 janvier 2006


Aussi ponctuel à l’arrivée qu’au départ, l’Airbus se pose en douceur à 6 h 05. Il fait encore noir et je n’ai rien vu de Paris car l’appareil est sorti des nuages très peu de temps avant de toucher le sol. L’équipage nous salue à la porte, l’hôtesse me sourit une dernière fois et me souhaite un prompt rétablissement. Merci.

Au comptoir d’Air France on me donne mon nouveau coupon de vol : vol AF 7720, départ 8 h 50, arrivée 9 h 55 à Nantes-Atlantique. J’attends un peu pour prévenir Catherine : qui sait, elle n’est peut-être pas encore réveillée… L’attente à nouveau, en salle de transit. Par les grandes verrières je regarde le trafic sur les pistes et le tarmac. Le jour se lève dans une purée grise piquetée de taches blanches. Il neige à petits flocons qui ne tiennent pas au sol. Zouérat et ses couleurs sont bien loin… Je savoure un croissant mais je n’ai même pas le cœur d’acheter un journal…

Le douanier nantais me dévisage et regarde mon sac d’un air soupçonneux. Quoi, ma gueule, qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ? Vas-y, fouille mon sac si ça te chante… Il me laisse passer.

Je franchis la porte. Ils sont là tous les trois. Catherine porte aussitôt les deux mains à son visage. Dans ses yeux agrandis, je me vois, l’espace d’un instant. C’est vrai qu’elle n’est pas bien belle, ma gueule, bouffie, marquée par les coups durs des derniers jours. Et cette démarche ! Je traîne la jambe lamentablement, à petits pas, le pied droit jeté vers l’extérieur. De ma main gauche, j’essaie de retenir le sac de tissu sans poignée qui glisse et dont le poids, par contrecoup, relance la douleur dans mon épaule droite. Même Antoine, pour l’instant, garde le silence et reste figé. C’est dire…

Je laisse tomber mon sac à terre. J’enlace Catherine de mon bras gauche. Elle se serre contre moi. Larmes silencieuses… Une caresse sur ma joue râpeuse… Mon amour… La fraîcheur de ton parfum au creux de ton épaule…

J’embrasse à leur tour les garçons. Thibaut retient une larme. Antoine danse d’un pied sur l’autre.

Sans rien dire Thibaut a pris mon sac et nous nous dirigeons vers la voiture. Je retrouve l’air libre pour la première fois depuis Nouakchott. Comme à Paris le ciel est gris et bas, mais il ne neige pas. Je frissonne.
– Antoine ! Pas si vite !

Dans l’auto les questions déferlent. Catherine m’interroge sur la gravité de mes blessures, sur les délais de guérison, sur les soins nécessaires, sur ma douleur. Elle est sans arrêt interrompue par Antoine qui me reprocherait presque d’être tombé, de n’avoir pas fait assez attention…
– Et tes sponsors, qu’est-ce qu’ils vont dire ? Ils ne vont pas être contents…

Il touche un point sensible, l’animal. A Paris et dans l’avion, je repensais tout à l’heure à tous ces amis qui se sont défoncés pour m’aider en apportant ou récoltant de l’argent, en donnant de leur temps, en faisant tout pour me faciliter les choses. Mon abandon doit terriblement les décevoir. Comment vais-je pouvoir reparaître devant eux qui me faisaient confiance ?

– Et la moto, est-ce qu’elle est réparable ? Qu’est-ce qui est cassé ?…

Comme à son habitude Thibaut parle peu et risque seulement une question de temps en temps.
– C’était sympa, au bivouac ?
– Et Després, est-ce que tu lui as parlé ? Et Ludivine Puy ?
– Antoine ! laisse ton père répondre à Thibaut !
– Et…
– Antoine !… Tiens, ça y est, tu nous as fait rater la sortie de Montaigu.

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~~~

Même avec le crochet par les Essarts la route semble courte et nous arrivons à la maison. A la porte, j’ai la surprise de trouver un comité d’accueil d’une dizaine de personnes. Et moi qui m’inquiétais des réactions de mes amis… Pascal, mon beau-frère, n'a pas pu venir mais a annoncé son passage dans l'après-midi. Retrouver le rire communicatif de P’tit Luc, le sourire de Dominique et d'Hélène, l’affection de tous les autres… C’est bon.

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Meurtri, épuisé, mais souriant. (Collection P. Rigaudeau)

Pendant l’apéritif partagé, je suis à nouveau submergé de questions. Tous veulent savoir comment j’ai passé ces six jours, ce que j’ai vécu exactement, si ça correspond bien aux informations d’internet. Je dois dire le plaisir et la souffrance, les grands espaces et la nuit noire, le froid et la poussière. Ils doivent sentir que c’est trop, ou trop tôt, que leur curiosité et leur sollicitude m’étouffent. Ils s’éclipsent au bout d’une demi-heure. De vrais amis. Ils ont compris que je désire par-dessus tout, maintenant, avoir la paix et puis dormir… dormir…

LIENS :

Mes partenaires dans la course

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Posté par michelcargo à 16:36 - 16- Paris-La Roche - 7 janvier - Commentaires [0] - Permalien [#]

17- La Roche-sur-Yon - Olonne-sur-Mer Janvier-Décembre 2006


Je n'y étais pas préparé : mon retour en Vendée s'avère l'étape la plus difficile de mon Dakar. Physiquement, je continue à souffrir de ma cheville et de ma clavicule, qui m’empêchent de trouver un sommeil détendu. Moralement surtout, j’ai beaucoup de mal à refaire surface. Toute la rage, toute la frustration refoulées à chaque coup dur pendant la course remontent et m'étouffent dans un sentiment d’échec aigu. Moi qui, dans ma vie familiale et professionnelle, ai mené à bien tout ce que j'ai entrepris, je n'ai pu réaliser complètement le rêve qui me porte depuis mes 15 ans. Plus grave encore, j’ai entraîné dans cet échec de nombreuses personnes qui m’ont fait confiance. Je me sens coupable à l’égard de tous mes amis, parmi lesquels la plupart de mes sponsors. Et puis je découvre à quel point mes proches ont pu se faire du mauvais sang par ma faute : mon épouse, ma mère, “ aux 400 coups de sa vie ”, Pascal, qui m'avoue maintenant ses craintes dissimulées… Je ne pensais pas, en prenant le départ, malmener autant les personnes qui m’aimaient. Si au moins j’étais allé au bout…

Dès le lendemain de mon arrivée se déroule une fête de famille à laquelle, évidemment, je n'étais pas censé participer mais où je sens que personne ne m’en veut de mon échec. Mieux même, tous comprennent que je ne souhaite pas m’étendre sur le récit de mes aventures et se font discrets dans leurs questions. De toute façon ce n’est pas moi le héros de la fête…
J’ai pourtant le sentiment de l’être un peu quand ma mère, discrètement, après le repas, me glisse une feuille de papier pliée.
– Tiens, Pascal, c’est pour toi. J’ai écrit le début avant ton départ et la fin ce matin.

J'ouvre la feuille.

Qu'allais-tu faire dans cette galère ? 
Etait-ce une envie de grand air ?
Il faut se faire une raison, 
Allais assouvir ta passion.

Mes goûts étant si différents,
Ne m'étonne plus à présent,
En mère-poule, d'avoir couvé
Un caneton dans ma nichée.

Caravanier quinze jours durant,
Affronteras les concurrents,
Les ergs et regs vont défiler,
Tout comme dans les mots croisés.                                          Retour en Vendée

Le pilote, après la monture,                                            Tu n'as pas été jusqu'au bout.
Au bivouac prend sa nourriture.                                     Il importe peu, après tout,
Ne va pas perdre tes kilos,                                              Puisqu'à l'Afrique tu as goûté
T'en as déjà pas un de trop.                                            Et que t'as dû te régaler. 

Pendant qu' tu vas crapahuter,                                      Le rêve de gosse réalisé,
Dans le désert voyagerai                                                Te restait plus qu'à retourner :
Par fils motard interposé,                                              L'avion qui te ramènera
Dans les bleds et sables dorés.                                       Marquera la fin des tracas.

Tu t'es pour sûr bien préparé,                                        L'enfant prodigue est de retour,
Ne peux m'empêcher de penser                                     De l'aventure a fait le tour.
Que tu seras à l'arrivée.                                                 Il te reste un autre défi :
Bon vent ! et à la mi-janvier.                                         Te réadapter à la vie !!!

                        9 décembre 2005                                                      8 janvier 2006
 
J’ai lu trop vite, heureusement, sinon je me serais sans doute effondré.

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Je ne voudrais voir personne, rester terré dans mon coin. Dès que je me réveille, le matin ou plusieurs fois par nuit, je me retrouve au milieu du désert, je sens les vibrations de la moto dans mes muscles, ma cheville et mon épaule me ramènent sans cesse sur les pistes, au bivouac. La poussière du souvenir obscurcit la vision de ma vie d'aujourd'hui. De retour chez moi je suis perdu.

Et finalement ce sont les autres qui me permettent de retrouver le moral. A la maison, Catherine et les garçons sont pour moi prévenants, attentifs au moindre détail, ils cherchent à écarter toute cause de douleur physique ou d'irritation. 

Pascal m'appelle souvent. Nous parlons beaucoup, en particulier lors d'un après-midi de marche partagée (très lente !) qui s'inscrit en chaud et clair dans mon souvenir. Beau-frère, mon frère...

Les sponsors se manifestent très vite (j’ai peur de les appeler !). Ils partagent ma déception mais en même temps me félicitent.
– Si tu repars, nous sommes encore avec toi, sans problème !

Repartir il n’en est pas question pour le moment mais cette fidélité me fait grand bien… Le téléphone n’arrête pas de sonner et m’oblige à sortir de ma torpeur. J’ai bien un peu de mal à répéter toujours les mêmes choses, mais toute cette sollicitude me fait le plus grand bien. Je continue de m’en vouloir terriblement de mes chutes, et même de la désintégration du bib-mousse, et je découvre que les autres non seulement ne m’en veulent pas mais se montrent presque reconnaissants. Un comble !

Je reprends le travail une semaine après mon retour. Je reçois à Motobys, de la part de tous mes collaborateurs et de nombreux clients le même genre d’accueil. J’aurais certainement dû différer cette reprise car elle met trop vite à contribution ma cheville. Elle reste longtemps enflée et me fait tirer la jambe pendant plusieurs mois. Durant ces premières semaines je n’ai en tête que le Dakar. Heureusement que cette période de l’année est la plus calme dans la moto…

A la mi-février, je récupère ma machine à Paris, délestée – sans doute lors des transferts en Mauritanie – de tous ses outils et, surtout, du lapin fétiche que je n'ai pas pris la précaution de retirer à Zouérat. J’en suis agacé et Antoine très déçu, mais il semble vite oublier. En juin, au moment même où nous terminons le dernier entretien préparatoire à ce récit, j’apprends que l’acheteur potentiel de ma 450 WR me donne son accord définitif, dans l’espoir de courir à son guidon le Dakar 2007.

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Je ne saurais dire combien de fois je dois raconter les mêmes événements : ma première chute, le bourrage du pneu à l’herbe… Pourtant je cesse assez vite d’évoquer la minute de solitude au milieu du désert. Je me rends compte rapidement que la grande majorité de mes interlocuteurs ne perçoivent pas ce que ces quelques instants représentent pour moi. Seuls semblent me comprendre ceux qui connaissent le désert, et des marins. Les autres souhaitent passer rapidement à autre chose :
– Oui, tu t’es un peu perdu, mais ça n’a pas duré, alors…

Le Dakar reste très présent dans mon esprit et dans de nombreuses conversations, mais la vie a repris son cours. Pourtant j’ai l’impression que cette expérience m’a changé. Je ne saurais dire exactement pourquoi mais je crois être plus attentif à l’essentiel, dans mes rapports avec les gens. J’accepte de moins en moins les faux-fuyants, les non-dits, les conventions sociales de pure forme. J’ai le sentiment que mes relations ont gagné en profondeur avec Catherine – mon inquiète –, avec Thibaut – mon grand taiseux – et avec Antoine – mon Bigorno-qui-sait-tout-sur-la-moto.

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Bien entendu, au fil des mois, on me demande souvent si je vais repartir. Mes amis sont prêts à s’investir à nouveau (à investir, aussi !) pour que je puisse être au départ en janvier 2008. Ils sont même prêts à affréter un véhicule d'assistance pour m'accompagner sur la course. Un projet commence à prendre forme d’une dizaine de jours entre amis dans le désert marocain, à l’automne 2007, ou peut-être même avant. Annie la médium me voit toujours courir le Dakar et arriver au bout.

Le fait de revivre en détail ma première tentative avortée pour préparer ce récit est pour moi plutôt plaisant et redonne vigueur au rêve. Chaque image de désert entrevue à la télé me fait vibrer. Je me sens aspiré.

Catherine et moi abordons franchement la question à plusieurs reprises. Longtemps j’ai cru qu’elle a seulement été tendue, inquiète pendant les derniers préparatifs du départ et le déroulement de la course. Puis je découvre tardivement, un peu honteux, qu’en réalité son malaise a commencé bien plus tôt, qu’elle a très mal vécu les longs mois de ma préparation. J'arrivais du boulot pour repartir faire mon footing. Je m’enfermais pour ma musculation ou je passais mon temps sur internet en quête de renseignements. Le lundi je repartais à la recherche de sponsors ou je travaillais sur ma moto. Il n’y avait que le Dakar qui comptait. Même à la maison j'étais toujours ailleurs dans ma tête.

Je sais mieux maintenant ce qu’il en coûterait à Catherine de me voir repartir, et je sais où sont mes priorités, mais…
– … mais je ne t’en empêcherai pas. C’est toi qui décides…

Posté par michelcargo à 16:36 - 17- La Roche, Olonne - Janvier-Décembre - Commentaires [0] - Permalien [#]

A01- J'ai fait de ma passion mon métier


J'ai fait de ma passion mon métier

1964 :   Naissance (le jour du printemps !)

1979 :   BEPC

1979 - 1981 :   Apprentissage - CAP cycles et moto

1981 - 1983 :   Ouvrier mécanicien moto aux Essarts

1984 :   Service militaire

1985 :   Installé à mon compte comme mécanicien à Saint-Prouant (cycles, motoculture de plaisance)

1986 :   Vendeur en motoculture aux Herbiers

1987 :   Mécanicien auto à Saint-Prouant + Brevet de maîtrise et brevet professionnel auto et moto

1988 - 1989 :   Enseignant (mécanique) à la Chambre des métiers de la Vendée (La Roche-sur-Yon)

1989 - 1997 :   Chef d'atelier aux établissements LEBRASSEUR à La Roche-sur-Yon
                       + Concours national du meilleur technicien Yamaha : 1er et 5ème
                       + Concours national du meilleur technicien BMW : 2ème, 4ème,  6ème

1997 - 1998 :   Enseignant à la Chambre des métiers de la Vendée (La Roche-sur-Yon)
                       + Création d'une section Certificat de Qualification Professionnelle (CQP) Moto

Mai 1998 :   Rachat de la succursale Lebrasseur des Sables d'Olonne, direction de la société Motobys

LIENS :

La passion du sport

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Posté par michelcargo à 21:41 - A01- Passion et métier - Commentaires [0] - Permalien [#]

A02- La passion du sport


La passion du sport

La pratique du sport a toujours été pour moi un besoin vital, et j'ai touché un peu à tout.

En scolaire :
compétitions UGSEL avec les équipes du collège Saint-Joseph de Chantonnay
- athlétisme : demi-fond, haies (titre de champion et record minimes 4 x 60 m haies)
- basket, football, volley-ball

En club :
- football de pupilles à juniors à Saint-Prouant
- cyclotourisme (Chantonnay)
- cross-country avec l'Athletic Club de Chantonnay (vice-champion de Vendée)

En individuel :
    - cyclisme : courses ouvertes à tous
    - moto-cross (vice-champion de Vendée)

LIENS :

J'ai fait de ma passion mon métier

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